Le 3 mars 1952, Armand Savoie battait Sandy Saddler

Par Martin Achard

Armand Savoie
Armand Savoie

Le 3 mars 1952, le Montréalais Armand Savoie se payait le luxe de vaincre un immortel absolu du noble art: nul autre que Sandy Saddler, généralement considéré comme l’un des deux ou trois meilleurs poids plumes de tous les temps. Qui plus est, Savoie réussit à défaire Saddler alors que ce dernier était champion en titre des 126 livres et âgé seulement de 26 ans, c’est-à-dire alors qu’il était au faîte de ses habiletés pugilistiques. Le bémol dans cette affaire? La victoire de Savoie fut obtenue par … disqualification, au terme d’une série d’évènements qui soulevèrent les passions et firent la manchette ici comme aux États-Unis! Que se passa-t-il exactement au cours de cette soirée mémorable, une autre des nombreuses soirées qui firent du vénérable Forum de Montréal l’un des amphithéâtres les plus riches en histoire sportive de l’Amérique du Nord? Voici les principaux faits.

Raoul Godbout
Raoul Godbout

Au début de 1952, le promoteur Raoul Godbout cherchait à opposer Savoie – alors champion canadien des poids légers – à un adversaire de grand renom, afin de le faire progresser dans les classements mondiaux. Après avoir cogné à plusieurs portes, il réussit à convaincre Saddler de venir livrer un combat de dix rounds contre Savoie dans la métropole du Québec, en lui garantissant une bourse de 5000$ (c’est-à-dire 47000$ en argent d’aujourd’hui) combinée à 27,5% des recettes au guichet. Après une période d’entraînement au prestigieux Stillman’s Gym de New York, alors la Mecque des gymnases de boxe, Saddler arriva chez nous quelques jours avant la date prévue de l’affrontement. Il peaufina sa préparation à la Palestre Nationale, où il effectua notamment une séance de sparring de plusieurs reprises devant un nombre appréciable de 1200 curieux s’étant déplacés pour l’observer.

Sandy Saddler et Willie Pep combattant au sol lors de leur 4e combat
Sandy Saddler et Willie Pep combattant au sol lors de leur 4e affrontement

À l’époque, Saddler avait déjà acquis l’essentiel de la réputation qui, de nos jours encore, le place non pas seulement au sommet des palmarès des plus grands poids plumes, mais également au sommet des listes des pugilistes les plus déloyaux de l’histoire! En effet, moins de sept mois auparavant, il avait défendu avec succès son titre des 126 livres contre un autre immortel absolu, Willie Pep, dans un duel qui est entré dans la légende comme étant peut-être LE match de championnat le plus truffé d’illégalités jamais disputé. Les problèmes commencèrent donc pendant la pesée du combat Savoie-Saddler, lorsque le président de la Commission athlétique de Montréal, Émile Gauthier, crut bon d’aller s’adresser au natif de Boston pour lui signifier clairement que ses manœuvres irrégulières ne seraient pas tolérées à Montréal. Aux dires de Gauthier, Saddler eut alors le culot de lui répondre: «Tu n’as pas le droit de me parler ainsi!»

Saddler appliquant une gauche au menton de Savoie
Saddler touchant le menton de Savoie avec une gauche

Dans le ring, Saddler remporta avec beaucoup de facilité le premier round grâce à l’excellence de ses uppercuts et de son crochet de la gauche, mais il reçut aussi, au cours de cette reprise, son premier avertissement de l’arbitre Tommy Sullivan, qui lui reprocha de trop rudoyer Savoie lors des accrochages. Au début du deuxième, toutefois, le Québécois parvint à gagner le respect de son rival en plaçant une très belle droite et en le martelant durant une bonne trentaine de secondes dans les câbles. Ces succès offensifs de Savoie incitèrent Saddler à répliquer de toutes les façons qu’il connaissait, à savoir: tirailler, projeter au sol, lutter, retenir et frapper, appliquer des coups de tête et des coups de coude, frotter les lacets de ses gants sur le visage de l’adversaire, frapper sous la ceinture, et même asséner des coups de talon! Constatant sa panoplie de procédés, l’arbitre lui servit de nouveaux avertissements et donna à la fin des trois minutes l’ordre aux juges de ne pas le déclarer vainqueur de la reprise, ce qui était alors la façon normale de faire dans un contexte où le système de pointage basé sur dix points n’était pas utilisé.

Savoie et Saddler en situation d'
Savoie et Saddler en situation d’infighting

Le troisième round fut à plusieurs égards une réplique du deuxième: Savoie réussit à placer de solides frappes au corps-à-corps, et Saddler continua à faire étalage de sa maestria en matière de dirty fighting, ce qui poussa de nouveau l’arbitre à le pénaliser auprès des juges. C’est à ce moment qu’Émile Gauthier, le président de la commission athlétique, perdit patience. Il monta subitement dans le ring et ordonna, avant le début de la quatrième reprise, la disqualification de Saddler, ce à quoi l’Américain réagit en disant au respectable président d’aller se faire foutre, et en courant se planter devant Savoie, alors tranquillement assis dans son coin, pour le provoquer!

Le Forum, coin Atwater et Ste-Catherine
Le Forum, coin Atwater et Ste-Catherine

Face à cette situation inattendue, la foule de 8334 spectateurs, une fois sa stupeur passée, commença à s’exprimer bruyamment, dans un concert de réactions et d’émotions contradictoires. D’un côté, en effet, se trouvaient ceux qui, dégoûtés par le style de combat de Saddler, considéraient que justice avait été rendue et applaudissaient le verdict. De l’autre, un groupe plus hétérogène d’enragés constitué principalement de ceux qui, en tant qu’amateurs de boxe, «en voulaient pour leur argent», et de ceux qui, en tant que parieurs, s’estimaient floués par la tournure des évènements. Des attroupements se formèrent donc autour du ring et plusieurs batailles éclatèrent spontanément entre les deux bandes, batailles que le personnel de sécurité du Forum s’avéra incapable de maîtriser. Un appel fut donc placé de toute urgence au poste de police numéro dix, qui envoya en cinquième vitesse plusieurs voitures bourrées d’agents au coin d’Atwater et de Ste-Catherine, afin de rétablir la paix et l’ordre. Il fallut en outre escorter Saddler hors de l’arène et continuer à lui accorder une protection accrue dans son vestiaire, de même qu’à sa sortie du Forum.

Émile Gauthier
Émile Gauthier

La colère du président Gauthier contre le boxeur américain était telle qu’il voulut également ordonner le soir même à Raoul Godbout de ne pas verser à Saddler sa bourse. Mais le promoteur, qui apparemment ne s’en laissait imposer par personne, pas même par le patron de la commission athlétique, refusa net: «J’ai l’obligation de rémunérer les combattants qui prennent part à mes programmes», avait-il fait valoir devant des journalistes. «Je pense que, par cette demande, le président tente d’outrepasser son autorité.»

Pour sa part, Gauthier expliqua devant les mêmes journalistes les raisons de la disqualification de Saddler en ces termes: «J’ai posé ce geste pour protéger Armand Savoie. Saddler a employé toutes les tactiques illégales connues et inconnues. Il a porté des coups défendus, il a lutté, et je ne voulais pas qu’il cause des blessures à Savoie, comme il en a causées à Willie Pep». Et qu’en pensait celui qui, dans le ring, eut à mettre en œuvre la directive du président, l’arbitre Tommy Sullivan? «À certains moments lors de la rencontre, j’avais l’impression que Saddler cherchait à se faire disqualifier», avait-il avoué, «mais j’aurais laissé l’affrontement se poursuivre pendant au moins un autre round».

Bert-briscoe
Bert Briscoe

Quant au clan de Saddler, on ne sera pas surpris d’apprendre que sa réaction fut, tout de suite après la disqualification, viscérale: «Nous allons détruire la réputation de Montréal comme ville de boxe», avait menacé haut et fort Bert Briscoe, l’entraîneur de Saddler. «Nous allons dire à tous les pugilistes américains qu’ils doivent éviter de venir ici s’ils ne veulent pas se faire escroquer!».

Sandy Saddler, dans un moment de détente
Sandy Saddler, dans un moment de détente

Lors d’une assemblée spéciale tenue le lendemain, la Commission athlétique de Montréal décida finalement de n’imposer qu’une amende de 500$ à Saddler, plutôt qu’une suspension et une privation de son salaire. La commission préféra faire preuve de clémence, eu égard au fait que l’actuel membre de l’International Boxing Hall of Fame (IBHOF) s’apprêtait à joindre l’armée américaine. «En temps normal», avait toutefois précisé le président Gauthier, «Saddler aurait été suspendu».

Et Savoie dans toute cette affaire? Il dut soigner des blessures à la main, au coude, au visage et à la cuisse, mais, en dépit du caractère atypique de sa victoire, il obtint le résultat que lui et Raoul Godbout espéraient, puisqu’il intégra, quelques semaines plus tard, le top 10 mondial des poids légers!

Sources consultées

Anonyme, «Saddler arrive à Montréal en bonne condition physique», La Patrie, 1er mars 1952.

Anonyme, «Sandy Saddler rencontre Savoie ce soir», La Presse, 3 mars 1952.

Paul Parizeau, «Du soir au lendemain. Tout peut arriver ce soir», Le Canada, 3 mars 1952.

Dink Carroll, «Playing the Field», The Montreal Gazette, 3 mars 1952.

Anonyme, «Ici et là dans le sport», La Presse, 4 mars 1952.

Anonyme, «Le champion est disqualifié à cause de ses rudes tactiques; Savoie gagne», La Presse, 4 mars 1952.

Anonyme, «Le président de la Commission Athlétique met fin au combat», Le Devoir, 4 mars 1952.

Dink Carroll, «Riotous Scenes as Saddler Disqualified at Forum», The Montreal Gazette, 4 mars 1952.

Roger Méloche, «Saddler est disqualifié contre Savoie – Batailles dans la foule», La Patrie, 4 mars 1952.

Paul Parizeau, «Saddler disqualifié. Sa bourse retenue», Le Canada, 4 mars 1952.

Anonyme, «La bourse de Saddler lui est remise; amende de $500», Le Canada, 5 mars 1952.

Anonyme, «La Commission Athlétique impose une amende de $500 à Saddler», La Patrie, 5 mars 1952.

Anonyme, «Savoie a un pouce fracturé», La Patrie, 5 mars 1952.

Michel Gladu, Les seigneurs du ring. Des origines à Lucas, Montréal, Éditions Trait d’Union, 2004.

Mike Casey, «Sandy Saddler: Devilishly Dangerous», boxing.com, 2012.

Serge Gaudreau, «Armand Savoie», dans Gilles Janson (éd.), Dictionnaire des grands oubliés du sport au Québec (1850-1950), Québec, Septentrion, 2013.

Note: Les sources sont listées en ordre chronologique de publication, des plus anciennes aux plus récentes. 

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