Qui est Robert Cléroux?

Par Martin Achard

1. CARTE D’IDENTITÉ

2. ClérouxPrénom et nom de naissance: Robert Cléroux.

Surnoms: Le beu de l’Abord-à-Plouffe; le bœuf de Chomedey.

Mensurations: 6’ 1’’ (1,85 m); autour de 205 lb (93 kg).

Carrière chez les professionnels: De 1957 à 1969.

Palmarès chez les professionnels: 47 victoires (dont 37 par K.-O. ou T.K.-O.), 6 revers et 1 match nul.

Titre détenu: Champion canadien des poids lourds (deux fois).

Autres faits d’armes:

  • A été classé dans le top 10 mondial des poids lourds.
  • N’a jamais été mis K.-O. ou T.K.-O.

2. ORIGINES ET DÉBUTS DANS LA BOXE

Robert Cléroux naît le 23 février 1938 à l’Île Bizard, dans une famille modeste. Il passe son enfance à l’Abord-à-Plouffe, et manifeste assez jeune un goût pour le sport.

Cléroux adolescent
Cléroux à 16 ans

Vers 1946 ou 1947, alors que ses parents l’avaient laissé seul à la maison, il fait entrer un quêteux qui avait frappé à la porte et lui offre à manger. Pour le remercier, le mendiant lui fait la prophétie suivante: «tu deviendras fort comme deux hommes et ta force physique t’apportera la fortune et la gloire».

Adolescent, il démontre d’abord des talents de bagarreur dans la cour d’école et au hockey, puis est initié à la boxe dans un gymnase de l’Immaculée-Conception. Entre 1955 et 1957, chez les amateurs, il remporte le championnat poids lourd des Golden Gloves à Montréal, puis celui du Canada à Calgary.

3. PREMIERS PAS CHEZ LES PROFESSIONNELS

Il effectue ses débuts professionnels le 18 juin 1957 au Forum de Montréal contre Ray Batey. Après seulement cinq secondes au premier round, il est envoyé au plancher par un crochet de la gauche de son rival. Il se relève, malmène Batey au troisième et l’emporte par T.K.-O. au quatrième. Sa force de frappe impressionne, mais sa gaucherie dans le ring laisse perplexe de nombreux observateurs. Peu de choses permettent alors de présager qu’une mâchoire d’acier constituera l’une de ses principales qualités comme boxeur et qu’il figurera un jour dans les classements mondiaux.

Cléroux La Presse 2
Cléroux à l’entraînement

Lors des deux années suivantes, il dispute une douzaine de matchs, presque tous au Québec, mais ne se mesure qu’à des pugilistes de troisième ou de quatrième ordre.

Le 29 mai 1959, au Madison Square Garden de New York, il se frotte pour la première fois à un adversaire plus coriace en la personne du Texan Buddy Turman. Il s’incline alors par décision majoritaire en huit reprises, mais il démontre une belle combativité et il livre une performance appréciée du public.

Le 5 février 1960, il impressionne de nouveau les amateurs présents au Madison Square Garden en s’imposant aux points en dix rounds contre l’Allemand Willi Besmanoff. Dès les premières minutes du combat, il se met à saigner du nez, mais plus il saigne, plus il se bat avec férocité. Il remporte haut la main les dernières reprises et reçoit une ovation de la foule.

4. UNE ÉTOILE EST NÉE

3. Cléroux-Harris 1
Cléroux mettant K.-O. Harris

Le 27 juillet 1960, dans la finale d’un programme présenté devant 12500 spectateurs au stade De Lorimier de Montréal, il réalise un coup d’éclat. Dès le tout premier round, il fonce comme un char d’assaut sur Roy Harris, un ancien challenger au titre mondial, encore classé dans le top 10 mondial des poids lourds. Il encaisse sans difficulté tous les jabs et toutes les droites du Texan, le martèle de puissantes frappes, le rudoie dans les corps-à-corps et le met K.-O. au cinquième d’un violent barrage de coups. Après le match, l’expérimenté Harris (un ex-adversaire de Sonny Liston) loue son impressionnante force physique, qu’il déclare sans égal parmi les boxeurs qu’il a affrontés.

Moins d’un mois plus tard, le 17 août 1960 au stade De Lorimier, il signe une autre victoire mémorable en ravissant le titre de champion canadien des poids lourds à George Chuvalo. Le combat est on ne peut plus serré, mais son style fonceur, qui force le Torontois à reculer constamment, convainc deux des trois juges de le désigner vainqueur après douze rounds.

Le 26 octobre 1960, au Forum de Montréal, il poursuit sur sa lancée en mettant K.-O. Buddy Turman dès le deuxième round. Il venge ainsi ce qui était alors sa seule défaite chez les professionnels.

5. UNE DÉFAITE INOPINÉE

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George Chuvalo

Alors qu’il a manifestement le vent en poupe, il accorde le 23 novembre 1960 au Forum de Montréal un combat revanche à George Chuvalo. À cette occasion, il livre une performance beaucoup moins énergique qu’à son habitude et n’arrive pas à rivaliser sur le plan stratégique avec l’Ontarien. Il essuie une défaite par décision unanime et perd son titre de champion canadien. Plusieurs observateurs avancent alors l’hypothèse qu’il souffre de surentraînement.

6. LA POURSUITE DE L’ASCENSION DANS LES CLASSEMENTS MONDIAUX

Afin de chasser la déprime dans laquelle l’a plongé sa défaite contre Chuvalo, il choisit de donner une revanche à Roy Harris, et ce, chez celui-ci au Texas, plus précisément à Houston. Ce second duel, tenu le 23 mai 1961, obéit exactement à la même logique que le premier. Il brutalise l’Américain, l’envoie trois fois au tapis et force le médecin à mettre fin aux hostilités entre les quatrième et cinquième rounds. Ce triomphe, obtenu à l’extérieur du Québec, lui remonte le moral et lui procure un nouvel élan.

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Le Devoir, 9 août 1961

Quelques semaines à peine plus tard, le 8 août 1961, il regagne sa couronne de champion canadien des lourds en battant par décision partagée George Chuvalo au stade De Lorimier. Comme dans leur premier match, il parvient à s’imposer grâce à sa plus grande «physicalité». Il remporte ainsi leur trilogie de combats, ayant marqué les annales de la boxe canadienne, deux à un.

À l’automne 1961, le promoteur Eddie Quinn organise un match entre lui et un immortel du noble art, Archie Moore, prévu pour le 5 décembre 1961 au Forum de Montréal. Toutefois, Quinn choisit de tout annuler le matin même du programme, invoquant une trop faible vente de billets et, par conséquent, des recettes insuffisantes.

Le 5 mars 1962, à San Francisco, il livre une autre de ses performances tout en muscles et met hors de combat George Logan au septième round. Tout de suite après cette rencontre, il reçoit une offre pour croiser le fer avec l’étoile montante Cassius Clay à Los Angeles. Mais son gérant Al Bachman refuse, arguant que la bourse n’est pas assez généreuse et qu’il est préférable pour son protégé, alors classé septième aspirant au titre mondial détenu par Floyd Patterson, d’affronter un adversaire mieux classé que lui.

7. UNE BÊTE NOIRE DU NOM DE ZORA FOLLEY

5. Folley-Cléroux 1
Cléroux incapable d’atteindre Folley

La chance de se mesurer à un top 5 mondial lui est donnée le 18 avril 1962 à San Francisco lorsqu’il est opposé au vétéran Zora Folley. Toutefois, la stratégie qu’a mise en place pour lui son entraîneur Whitey Bimstein, à savoir pilonner Folley au corps pour le ralentir après quelques rounds, se révèle totalement inefficace. Pendant dix reprises, il se fait infliger une sévère leçon de boxe fine et technique par le pugiliste classique qu’est Folley, et seules ses capacités hors pair d’encaisseur lui permettent d’éviter le K.-O.

Trois mois plus tard, le 28 juillet 1962 à Miami Beach, sa carrière subit un second recul quand il perd une décision unanime en dix rounds contre l’ancien aspirant mondial Mike DeJohn, dans un duel où il était le favori. À cette occasion, ses lacunes techniques et ses difficultés à s’adapter stratégiquement lors d’un match éclatent de nouveau au grand jour.

Il tente de se relancer en livrant sept combats, tous des victoires, dans les neuf mois qui suivent. Au cours de cette période, sa plus belle réussite survient le 14 décembre 1962 au Garden de Boston lorsqu’il remporte, à l’issue d’une furieuse bataille, une décision partagée contre Tom McNeeley, un pugiliste qui peu de temps auparavant s’était battu pour le titre mondial. Cette série de succès lui permet de se maintenir dans l’élite des poids lourds.

Folley-Cléroux 2
De nouveau dominé par Folley

Le 23 mai 1963, à l’aréna Paul-Sauvé de Montréal, l’occasion lui est offerte de venger sa défaite de 1962 contre Zora Folley et de se rapprocher d’un combat de championnat du monde. Mais il est dominé de façon encore plus nette que lors de leur premier affrontement. Il passe près d’aller au tapis à la première reprise et, complètement dépassé par le jeu de jambes et la rapidité de son rival, il n’arrive à placer qu’une petite poignée de bons coups lors des dix rounds que dure le match. Le public québécois, déçu par la tournure des événements, le conspue et acclame son tortionnaire Folley après le gong final.

8. UNE PREMIÈRE RETRAITE

Il passe quelques mois sans remonter dans un ring puis, au début d’octobre 1963, il annonce qu’il prend sa retraite, ayant accepté un poste au service des ventes de la Brasserie Dow, alors l’un des principaux brasseurs du Québec.

6b. La Tribune
La Tribune, 15 avril 1966

Pendant environ deux ans, il mène une vie bourgeoise et rangée, qui le satisfait, mais la malchance s’abat sur lui, sous la forme d’une histoire devenue célèbre au Québec. Entre août 1965 et avril 1966, une vingtaine de gros buveurs de la bière Dow meurent de mystérieux troubles myocardiques dans la région de Québec. On soupçonne alors le sel de cobalt, utilisé par le brasseur pour rendre sa bière plus mousseuse, d’être la cause de ces décès. Bientôt, les journaux de toute la province font leurs choux gras de cette affaire et, sans que rien ait été formellement prouvé, la Dow acquiert la réputation, calamiteuse, de «bière qui tue». La brasserie perd d’importantes parts de marché face à ses concurrents Molson et O’Keefe et n’arrive pas à se relever de la catastrophe, en dépit des mesures qu’elle prend pour rassurer la population. Comme beaucoup d’employés de la compagnie, Cléroux est mis à pied.

9. LE RETOUR À LA COMPÉTITION

Afin de subvenir aux besoins de sa famille, il choisit en 1968 de reprendre du service comme boxeur. Cette décision s’avère une véritable bénédiction pour Régis Lévesque, alors à la recherche d’une tête d’affiche pour redémarrer ses activités de promoteur. De juillet à septembre 1968, il remporte trois victoires de remise en forme.

Le 17 octobre 1968, à l’aréna Paul-Sauvé de Montréal, il bat aux points en dix rounds un autre poids lourd québécois, Jean-Claude Roy, dans la finale d’un programme qui attire une foule alors extrêmement considérable de 7100 amateurs. Le lendemain, les médias parlent d’une «renaissance» de la boxe au Québec.

7. Cléroux-Williams (b)Le 21 novembre 1968, devant une foule quasi record de 11000 spectateurs réunis au Forum de Montréal, il déjoue les pronostics et enrichit son palmarès d’une victoire contre un pugiliste très connu, à savoir Cleveland Williams, qui au cours des cinq années précédentes ne s’était incliné qu’une seule autre fois, contre Muhammad Ali. À cette occasion, il donne une nouvelle preuve de la solidité exceptionnelle de son menton en avançant sans relâche et en encaissant sans broncher les frappes de l’Américain, pourtant réputé comme l’un des plus durs cogneurs de l’histoire de la boxe. Sa performance disciplinée et méthodique, qui dénote une progression de sa part vers un style plus stratégique de combat, lui vaut d’être déclaré vainqueur à l’unanimité des trois juges au terme d’un affrontement palpitant.

Il remporte trois autres victoires dans la première moitié de 1969 et paraît se rapprocher d’un combat de championnat du monde de la WBA contre Jimmy Ellis. Mais le 31 juillet 1969 à l’aréna Paul-Sauvé de Montréal, le désastre frappe. Opposé au modeste Billy Joiner, il reçoit au premier round un coup sur un nerf derrière l’oreille, qui le prive de son sens de l’équilibre et le laisse engourdi pendant tout le reste du match. Malgré ses meilleurs efforts pour se battre efficacement et terrasser son adversaire, il doit s’avouer vaincu par décision partagée en dix reprises.

10. LA SECONDE RETRAITE

Une semaine après sa défaite contre Joiner, il laisse savoir qu’il ne remontera dans l’arène que si on lui offre une bourse alléchante pour affronter un rival de tout premier plan. Dans les mois qui suivent, quelques possibilités s’esquissent, mais aucune ne se matérialise.

Il se réoriente vers le monde des affaires et se porte acquéreur de bars à Laval et à Montréal.

8. Cléroux-Frazier
Cléroux et Frazier

En 1985, son nom revient dans l’actualité sportive lorsque Régis Lévesque conçoit l’extravagant projet d’organiser un combat entre lui et un autre retraité de la boxe: l’ancien champion du monde Joe Frazier. Le promoteur fait même signer un contrat aux deux poids lourds quarantenaires. Mais les autorités québécoises refusent de sanctionner la rencontre, et les démarches de Lévesque pour contourner les réglementations existantes en présentant le duel dans un avion qui survolerait les eaux internationales se butent à des difficultés insurmontables. L’affrontement n’aura pas lieu et il ne sera plus jamais question d’un retour de Robert Cléroux dans le ring.

11. POUR EN SAVOIR PLUS

Plusieurs précieux renseignements sur Cléroux sont contenus dans les trois livres suivants: Louis Chantigny, Mes grands boxeurs, Montréal, Leméac, 1973; Michel Gladu, Les seigneurs du ring. Des origines à Lucas, Montréal, Éditions Trait d’Union, 2004; et Régis Lévesque, Mes 50 ans de promotion en province, Montréal, Éditions Tempête Blanche, 2016.

Par ailleurs, des pages wikis sont consacrées à divers combats livrés par Cléroux dans BoxRec. J’ai moi-même (sous le pseudonyme de Jack Delaney) créé ou étoffé, en tablant sur des recherches que j’ai effectuées dans les journaux de l’époque, les pages wikis suivantes: Robert Cléroux-Ray BateyRobert Cléroux-Buddy Turman 1, Robert Cléroux-Willi Besmanoff, Robert Cléroux-Roy Harris 1, Robert Cléroux-George Chuvalo 1, Robert Cléroux-Buddy Turman 2, Robert Cléroux-George Chuvalo 3, Robert Cléroux-George Logan, Zora Folley-Robert Cléroux 1, Mike DeJohn-Robert Cléroux, Robert Cléroux-Tom McNeeley, Zora Folley-Robert Cléroux 2, Robert Cléroux-Jean-Claude Roy, Robert Cléroux-Cleveland Williams, Robert Cléroux-Bob Felstein, Billy Joiner-Robert Cléroux.

12. SOURCES CONSULTÉES

En plus des trois livres mentionnés plus haut, j’ai consulté pour écrire le présent article des dizaines d’articles de journaux. Il serait trop long de les énumérer tous ici, mais j’en signale six qui m’ont été particulièrement utiles:

Dink Carroll, «Perez Outpoints Courchesne, Bob Cleroux Winner By TKO», The Montreal Gazette, 19 juin 1957.

Gérard Champagne, «Robert Cléroux knockoute Roy Harris à la 5e», La Presse, 28 juillet 1960.

Cléroux La PresseGérard Champagne, «Folley bat Cléroux décisivement», La Presse, 24 mai 1963.

Jacques Doucet, «Rentrée triomphale de Cléroux au Centre Sauvé», La Presse, 18 octobre 1968.

Claude Robert, «Cléroux: un contrat très alléchant ou la retraire», La Presse, 7 août 1969.

Ghislain Plourde, «“La technique est la même qu’à l’époque”–Robert Cléroux», L’Écho de Laval, 30 décembre 2010.

 

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