George «Kid» Lavigne, un grand boxeur d’origine québécoise

Par Martin Achard

Entre 1840 et 1930, des centaines de milliers de Québécois en quête de travail s’expatrièrent aux États-Unis, principalement en Nouvelle-Angleterre et dans la région des Grands Lacs. Une fois sur place, ces nouveaux arrivants cherchèrent, entre autres par la création d’institutions, à conserver leur identité et à préserver leur culture, de sorte que, pendant la seconde moitié du 19e siècle et dans la première moitié du 20e, plusieurs communautés québécoises existèrent et prospérèrent dans le nord des États-Unis.

Deux des plus grands boxeurs québécois de l’histoire, Jack Delaney (Ovila Chapdelaine) et Lou Brouillard, furent les produits de cet exode. En effet, tous deux naquirent au Québec et, enfants, émigrèrent avec leurs parents en Nouvelle-Angleterre entre 1900 et 1920. Tous deux parlaient couramment le français et, à l’âge adulte, tous deux effectuèrent des séjours dans leur mère patrie, le Québec, au cours desquels ils furent traités comme des compatriotes à part entière par les Québécois de l’époque.

Aux noms illustres de Delaney et de Brouillard, il faudrait peut-être ajouter celui de George «Kid» Lavigne. Car même si Lavigne a vu le jour à Bay City au Michigan, en 1869, il avait pour parents deux purs Québécois, Jean-Baptiste Lavigne et Marie-Agnès Dufort, qui avaient quitté Saint-Polycarpe pour s’établir aux États-Unis un an avant sa naissance. Or Lavigne a réalisé dans le ring des exploits extraordinaires, qui lui ont valu, comme Delaney et Brouillard, d’être reconnu comme un grand boxeur et intronisé à l’International Boxing Hall of Fame (IBHOF).

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Quels sont les principaux faits d’armes de celui qui entama sa carrière professionnelle en 1886, soit au moment où les règles du Marquis de Queensberry, sur lesquelles est fondée la boxe moderne, commençaient à remplacer celles du combat à poings nus? Les voici. Ces succès témoignent notamment de la robustesse et de l’endurance légendaires du «Saginaw Kid», un pugiliste farouchement déterminé et résolument porté sur l’attaque, qui était doté d’un très bon punch et excellait dans la technique du coup au cœur.

○ Pendant les douze premières années et demie de sa carrière, Lavigne demeura invaincu, compilant un palmarès de 32 victoires, 11 matchs nuls, 10 no decisions et 1 no contest.

○  Entre 1889 et 1896, il remporta successivement les titres suivants:

  • Champion des poids légers du nord-ouest des États-Unis (grâce à un «newspaper decision», obtenu au terme d’un affrontement de 55 rounds, contre George Siddons).
  • Champion des poids légers des États-Unis (grâce à une victoire par K.-O. à la 18e reprise sur Andy Bowen).
  • Champion du monde des poids légers (grâce à un triomphe par T.K.-O. au 17e round, décroché à Londres, contre le champion d’Angleterre Dick Burge).

○  Au total, en tant que premier champion universellement reconnu des poids légers de l’ère moderne, Lavigne défendit avec succès six fois sa couronne.

○  En 1895, il prit part à l’un des meilleurs combats de l’histoire contre un autre immortel du noble art, Joe Walcott. Dans cette rencontre, après avoir été sérieusement malmené et défiguré par «le démon de la Barbade», il réussit à effectuer une remontée spectaculaire et à être déclaré vainqueur après 15 rounds. Deux ans plus tard, il trancha la question de la supériorité entre lui et Walcott en mettant ce dernier T.K.-O. à la 12e reprise. 

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Barbados Joe Walcott

On notera que les réalisations en boxe de Lavigne ne se limitèrent pas aux batailles et aux titres qu’il gagna. En effet, entre 1903 et 1905, il vécut à Paris où sa maîtrise fonctionnelle du français (acquise dans sa famille et probablement aussi dans la communauté de Saginaw au Michigan où il grandit) lui permit de tenir une école de pugilat. Il joua donc ainsi un certain rôle dans l’explosion de popularité phénoménale que connut la boxe anglaise en France dans la première décennie du 20e siècle.

Voici par ailleurs une anecdote qui démontre le prestige dont jouissait Lavigne de son vivant. En 1923, un imposteur usurpa son identité pendant plusieurs mois à Montréal et réussit entre autres, de par la renommée attachée à son nom, à se faire confier la tâche d’arbitrer des matchs de boxe. Il fut cependant démasqué quand des habitants de Montréal, qui avaient fréquenté ou rencontré le vrai Kid Lavigne, le dénoncèrent publiquement. Ayant eu vent de l’affaire, le véritable Kid Lavigne, qui résidait alors dans la région de Détroit, fit même parvenir par l’intermédiaire de l’ancien gérant Joe Carr une lettre au journal La Presse pour rectifier les faits.

Devrait-on donc considérer Lavigne comme un Québécois, ou du moins comme une sorte de Québécois? Chose certaine, les journaux du Québec de son temps n’en doutaient pas, eux qui parlaient de lui en l’appelant, sans détour, un «grand compatriote».

Principales sources utilisées

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Kid Lavigne

Anonyme, «Déclarations d’un ancien entraîneur de Kid Lavigne», La Presse, 22 novembre 1923.

Anonyme, «Ketchell comparé à Kid Lavigne», Le Devoir, 5 février 1915.

Anonyme, «Kid Lavigne à Paris», La Presse [note: ce journal était publié en France et diffère donc du quotidien montréalais du même nom mentionné ailleurs dans la présente bibliographie], 19 janvier 1903.

Anonyme, «Nouvelles opinions sur Geo. Kid Lavigne», La Presse, 28 novembre 1923.

Anonyme, «Un mystère entoure l’ancien champion boxeur Georges Kid Lavigne», La Presse, 21 novembre 1923.

BoxRec

Chouinard, Lauren D., Muscle and Mayhem: The Saginaw Kid and the Fistic World of the 1890s, Indianapolis, Dog Ear Publishing, 2013.

Lamarre, Jean, Les Canadiens français du Michigan: leur contribution dans le développement de la vallée de la Saginaw et de la péninsule de Keweenaw, 1840-1914, Sillery, Septentrion, 2000.

Linville, André, et Mortane, Jacques, La boxe: traité pratique et complet, avec La méthode américaine, par Willie Lewis, et La boxe française, par Victor Castérès, Paris, Pierre Laffite, 1908.

Roby, Yves, Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, 1776-1930, Québec, Septentrion, 1990.

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