Les aventures de ma vie, par Eugène Criqui

[Eugène Criqui (1893-1977), un membre de l’International Boxing Hall of Fame, est l’un des plus grands boxeurs qu’ait jamais produits la France. Véritable miraculé de la Première Guerre mondiale, il réussit l’incroyable exploit, après une blessure atroce subie au combat, de remonter dans le ring et de devenir champion du monde des poids plumes en 1923. Au début des années 1930, alors qu’il avait pris sa retraite définitive de la boxe, Criqui dicta son autobiographie pour publication dans la revue Match. Étant donné l’intérêt extrême de son témoignage, aujourd’hui tombé dans le domaine public, j’ai choisi de le reproduire intégralement ci-dessous, tout en l’agrémentant de plusieurs photos. J’ai l’espoir que cette superbe autobiographie, livrée dans un style direct mais très élégant, vous passionnera autant qu’elle m’a passionné. – Martin Achard]

Les aventures de ma vie, par Eugène Criqui

Souvenirs recueillis par Robert Bré

Belleville avait déjà l’aspect qu’il offre aujourd’hui; c’est à peine si quelques jardins rappelaient qu’autrefois Belleville avait été un petit village aux portes de Paris dont les guinguettes, toutes sonores de chansons, s’emplissaient chaque dimanche d’une foule joyeuse de grisettes en crinoline et de jeunes hommes au menton enfoui dans un col invraisemblable.

Belleville, au moment où Criqui vint y habiter, était déjà le faubourg que vous connaissez, aux rues en pente raide qui semblent invariablement vous amener au fleuve principal, la rue de Belleville et, plus bas, le Faubourg du Temple qu’on a confondus d’ailleurs sous la même dénomination: le Faubourg. C’est le dimanche qu’il faut connaître le Faubourg. Alors il prend toute sa saveur, toute sa couleur. Fleuve, il roule une population hétéroclite de jeunes gars en casquette, de bouts de femme trop fardées pour leur âge, d’ouvriers, de marchands, de titis et de voyous.

Faubourg du temple vers 1900
Le Faubourg du Temple vers 1900 (crédit photo: Roger Viollet)

À treize ans, Criqui était un de ces jeunes hommes que le Faubourg a mûris prématurément, qui regardent la vie avec des yeux avertis.

Il était apprenti tourneur-décolleteur dans une usine de la rue Saint-Maur. Certes, son contremaître avait quelque raison de penser qu’Eugène était probablement l’apprenti le moins doué qu’il eut jamais connu, mais il aurait gagné à lui faire ses observations sur un autre ton. Car Criqui n’avait pas bon caractère. Sous l’empire de la colère, les muscles de sa mâchoire saillaient tout à coup, et ses yeux gris, pailletés d’or, luisaient d’un éclat meurtrier dans son maigre visage soudain creusé, pâli, verdi. Il puisait dans ses nerfs une force que son corps, d’apparence chétif, ne laissait pas soupçonner, ce qui valut bien des surprises à nombre de fiers-à-bras.

L’école de la rue

C’est à la rude école de la bagarre de rue que Criqui apprit à se battre. C’était comme une fatalité: les distractions les plus paisibles, les aventures les plus tranquilles, les rencontres toutes naturelles semblaient déceler une possibilité de bataille que le hasard transformait immédiatement pour notre héros en une certitude. S’il y avait dans une rue un costaud quelconque à la susceptibilité chatouilleuse, il fallait que Criqui le croisât dans cette rue au moment où l’autre commençait à trouver les gens bien sages et la vie trop monotone.

Il y a une façon de regarder un homme qui vaut une déclaration de guerre; certains l’entendent, d’autres pas. Criqui l’entendait, lui, parfaitement et son réflexe était prompt. Et le costaud après son passage se relevait, s’ébrouait, rentrait chez lui panser ses écorchures en méditant, sur les hasards de la guerre.

Ainsi quelques années passèrent marquées par des batailles plus ou moins anodines. Eugène grandit, auréolé d’une réputation de batailleur qui connaît rarement la défaite. Car ses ennemis pouvaient être physiquement plus forts, aucun n’avait le cœur mieux accroché, les nerfs aussi trempés, une résolution aussi froidement déterminée et des gestes aussi rapides et précis. Ce jeune gars au cœur tendre malgré son aspect rugueux, brutal même, était capable de se battre comme un fauve, dès que les événements l’y obligeaient.

Les vrais débuts

«C’est à ce moment (j’avais alors pas loin de seize ans) que je fis la connaissance de Saint-Didier. Il venait de monter une société de sports, où l’on faisait surtout de la boxe. — Puisque tu aimes tellement te battre, me dit-il, bats-toi au moins pour de l’argent, ce sera plus intelligent. — Je veux bien, mais comment faire? — Entre à ma société et je te ferai boxer.»

Criqui adolescent
Criqui à l’adolescence (source: gallica.bnf.fr/BnF)

Et les batailles continuèrent, avec des gants, cette fois, entre quatre cordes et il fallait y respecter certaines règles.

«Des leçons? Vous voulez rire. J’appris à boxer en recevant des coups et en en donnant, observant ceux qui me semblaient les plus habiles en cet art et cherchant à les imiter.

«Cela se passait là-haut, rue Rébeval, chez Dubarry. Il y avait quelques jeunes gars qui firent plus ou moins parler d’eux par la suite: Bernard, Manceau, Hogan, Vinez, Jolivet (mon cousin), Brissac et, naturellement, Saint-Didier, Saint-Didier qui désespérait de moi: — Tu ne ficheras jamais rien… jamais vu une tête de cochon pareille… veut rien écouter… m’en fous, d’ailleurs… me désintéresse complètement de toi à partir d’aujourd’hui.

«Le fait est que je ne me révélais pas meilleur apprenti boxeur que je n’avais été apprenti décolleteur. Pour moi, la boxe consistait à se battre avec l’homme qui était dans l’autre coin, à lui donner le plus de coups possible et à éviter les siens. D’entraînement physique, point. Je peux dire qu’avant la guerre où j’ai tout de même disputé quelques batailles sérieuses, je ne me suis jamais entraîné.

«À force d’observation, de coups reçus, j’acquis un petit commencement de science, si bien qu’un jour Saint-Didier vint:

«Tu boxes dans le championnat des novices, au Wonderland», me dit-il.

«Une petite émotion bizarre, un petit pincement au cœur. Le trac? Je n’avais peur de personne au monde. Non, c’était plutôt l’idée que j’étais enfin lancé dans la course qui m’émouvait. Finies les batailles à l’entraînement qui avaient bien vite perdu tout leur sel pour moi. Cette fois, c’était sérieux.

Le championnat des novices

«Le Wonderland, à la Grande Roue, était une grande salle, de réputation mondiale. Wonderland! Nous ne savions pas ce que signifiait le mot, mais c’était bien pour nous une contrée merveilleuse. Aux premiers rangs de ring, tout le monde était en habit. Il y avait peu de femmes encore, mais des hommes dont certains déjà célèbres ou qui le devinrent par la suite: Tristan Bernard, déjà barbu, Romain Coolus, Jean-Joseph Renaud, épée redoutable, de Knyff, Maurice Maeterlinck, Henry Dyspan, de Floran, Max Linder, Rodolphe Darzens, des artistes, Jeanne Pierly, dont le frère, Poggio, était un bon poids léger.

«Nous nous rendions au Wonderland en métro et nous en revenions à pied, car, inutile de vous le dire, nous n’étions pas riches. Et les bourses que nous touchions (dix francs gagnant, rien quand on était battu) ne nous permettaient pas de folles dépenses. Je gagnai ainsi quelques tours éliminatoires sans rencontrer de résistances sérieuses. Puis vint le tour de Vinez. C’était, lui aussi, un gosse du Faubourg.

«Nous étions tous deux longs comme des jours sans repas, en dépit de notre poids relativement faible. Vinez pesait, en effet, 54 kilos et moi 46. Ce fut ma première grande bataille. Nous allâmes chacun une fois à terre. Première défaite, première désillusion, mais j’étais déjà trop dans le bain pour que pareil sentiment durât longtemps. D’ailleurs, deux matchs nuls avec Prié qui était sorti vainqueur du championnat devaient bien vite me consoler. Et, pour me récompenser, Théodore Vienne, créateur de cette compétition, me donnait soixante-quinze francs en pièces de cent sous. Vous imaginez-vous les quinze thunes sonnant dans la poche d’un gosse de dix-sept ans? Il me semblait que la terre m’appartenait. Enfin j’étais sorti du rang, j’étais quelqu’un. Ouais! La vie se préparait à me rappeler bien vite à l’ordre.

Théodore Vienne2
Théodore Vienne (source: gallica.bnf.fr/BnF)

«Mon manager, Morice, conclut pour moi, sur ces entrefaites, une affaire, un match à disputer contre Buster Brown, un Anglais qui faisait parler de lui à l’époque. Quatre-vingts francs pour moi si je le battais. Nous acceptons.

«Et nous voici tous deux, libérés par le coup de gong, à danser dans le ring. Je ne sais trop comment cela se fit, le premier round allait finir quand, soudain, Buster s’écroula. J’avais gagné par K.-O. en un round! Joie!

Deux combats dans la même soirée

«Vous pensez que le public enthousiasmé allait me tenir quitte à si bon compte? Que non! Il trouva que l’affaire avait été trop rapide et réclama pour moi un autre adversaire. Si bien que quelques minutes après je me retrouvais devant Durocher, frais émoulu de la Martinique, un gars costaud alors, je vous prie de le croire. Après dix rounds d’une bataille sévère je fus déclaré vainqueur. Et je m’en allai à la caisse toucher mes quatre-vingts francs pour prix de deux victoires. Il eût été logique que j’en touche le double. Mais à cette époque heureuse le boxeur, même professionnel, n’avait pas un coffre-fort en place d’esprit sportif.

«Oui, deux combats dans la même soirée. On ne voit plus cela maintenant, on l’a interdit en même temps que beaucoup d’autres choses: les quatre-onces, les bandages durs qui transforment en quelques rounds le poing en un bloc de ciment, et les combats en vingt rounds, qui étaient pratique courante en ces années bénies d’avant-guerre. C’était dur, cela faisait mal, mais on en sortait des hommes et qui connaissaient leur métier, car ceux qui l’ignoraient faisaient rarement plus de trois combats.

«Les mois passent. Batailles, batailles… Quatorze combats en 1912. Premier voyage à l’étranger. Birmingham. Adversaire, Tom Smith. Je le bats aux points.

Premier championnat du monde

«Cette année-là aussi, Morice parvient à me faire rencontrer le champion de France des poids mouches, Voirin. La bourse est de taille: 100 francs au vainqueur. Match en vingt rounds. Je gagne aux points. Et j’aurais bien été incapable de gagner autrement. La vie était là, tentante, avec un cortège de joies faciles, des amis et des admirateurs joyeux de vous sortir après un match victorieux. J’y découvrais le bonheur de vider un verre en plaisante compagnie à Montmartre ou aux Halles; Montparnasse était encore inconnu. J’y découvrais aussi le dégoût de l’entraînement après les nuits sans sommeil. C’est ainsi que j’ai rencontré Voirin, sans m’être entraîné plus de trois fois, peut-être.

Morice et Criqui
Morice et Criqui (source: gallica.bnf.fr/BnF)

«Enfin, me voici tout de même champion de France; j’ai battu tous les Anglais qui ont bien voulu traverser le Channel pour venir croiser les gants avec moi. Mais il en est un, Percy Jones, champion du monde. Celui-là ne se dérangera pas. Il faudra l’aller rencontrer chez lui, à Liverpool.

«Le match finit un jour par être conclu: quinze rounds, deux mille cinq cents francs pour moi. Je gagne aux points le 12 février 1914 et signe un match-revanche à disputer un mois et demi après.

«Pour ne pas perdre la main, je boxe deux hommes avant le match-revanche. Je bats aux points Bertin et je mets Pat McAllister K.-O. en dix rounds.

«Le 26 mars, je suis de nouveau à Liverpool face à Percy Jones. J’ai cinq mille francs à gagner, une victoire à confirmer, je veux vaincre, mais mon organisme, fatigué, a perdu son bon fonctionnement. Deux jours avant le combat, je vois un docteur anglais qui me donne une potion à avaler. Aucun effet, cela ne va pas mieux, au contraire. Et le 26 mars au soir je suis battu aux points par Percy Jones, sans pouvoir faire mieux que me défendre de toute ma volonté qui commande à mes muscles fatigués.

Malheurs en série

«J’étais toujours champion de France. J’avais défendu victorieusement mon titre plusieurs fois, contre Dastillon, Lepreux. Un nouvel adversaire se présente. C’est Francis Charles, alors poids mouche (il changea de catégorie par la suite); nous nous connaissons depuis longtemps. La rencontre a lieu au Cirque d’Hiver et je bats Francis par abandon au dix-septième round. Trois jours passent et j’apprends un matin par les journaux que j’ai perdu mon titre. Les organisateurs du Cirque d’Hiver n’étant pas en règle avec la Fédération, celle-ci disqualifiait tous les boxeurs qui en avaient fait les frais et donnait, en ce qui me concerne, mon titre de champion de France à Bouzonnie. J’étais furieux, mais toute la colère du monde ne pouvait rien contre cette décision.

«Trouvez-vous cela juste? L’affaire d’un boxeur est de se battre et non pas de compulser des règlements qui s’augmentent et se modifient tous les jours.

«Il ne me restait qu’une ressource: rencontrer Bouzonnie et le battre, ce que je fis deux mois après. Mais cela ne l’empêcha pas de conserver son titre.

«D’ailleurs, quelques temps après, je m’aperçus qu’il me devenait de plus en plus malaisé de boxer à la limite des mouches.

«C’est donc comme poids bantam que le 10 juillet 1914 je me trouvai à l’Élysée-Montmartre, où Philippe Roth avait organisé un affrontement entre moi et Charles Ledoux (un grand champion) avec la perspective d’une bataille en vingt rounds que je savais perdue d’avance. Car ma méthode n’avait pas varié, je ne m’entraînais guère et il fallait être un homme supérieurement fort et au point pour résister au martelage incessant des poings de Charlot. Le résultat ne se fit pas attendre et, au douzième round, je fus contraint d’abandonner.

CHARLES LEDOUX
Charles Ledoux (source: gallica.bnf.fr/BnF)

«Mais un autre match, beaucoup plus tragique, se préparait: le 2 août 1914 vint interrompre tout projet de revanche.»

Un match venait de s’engager ce 2 août 1914. Et quel match! L’Aventure la plus tragique qu’ait jamais connue l’humanité mettait aux prises dans un fracas d’acier entrechoqué les forces du monde divisées en deux clans. L’Europe paisible venait de se transformer en champ clos où de jeunes hommes à la fleur de leur âge roulaient ensanglantés dans la boue. Génération sacrifiée, dix millions de morts retournaient prématurément à cette terre qu’on leur avait dit de défendre ou de conquérir.

Pour Criqui, la Grande Aventure ne commença qu’en novembre 1914. Il avait été ajourné deux fois précédemment, circonstance qui lui valut ce répit inattendu. Il monta donc au feu avec une froide lucidité, connaissant exactement ce qui l’y attendait. En trois mois, on avait eu le temps d’apprendre; le fol enthousiasme du début était passé. On savait dès lors que la guerre était autre chose qu’une manière de sport un peu plus dangereux que d’autres, qu’on y mourait le plus souvent sans avoir trop compris comment cela s’était fait, sans avoir vu même un seul ennemi.

Un pâle matin brumeux de novembre 1914 vit notre héros débarquer en même temps qu’un contingent du 54e de ligne à Rupt-en-Woëvre, déjà marquée par la guerre. C’était l’antichambre de l’enfer, le dernier répit avant la mêlée. De là on partait pour la tranchée de Calonne, les Éparges ou Mouilly. Le Ravin de la Mort était proche, où soixante-dix mille coloniaux devaient connaître la mort. Tous ces noms depuis longtemps célèbres hantaient la mémoire de ces soldats improvisés.

Pour ceux qui, à quelques kilomètres plus loin, défendaient une tranchée sans cesse bouleversée par les explosions, Rupt-en-Woëvre, au contraire, était le Paradis sur terre. C’est au prochain repos qu’ils y prendraient, que les combattants pensaient en repoussant une attaque ou pendant les accalmies du bombardement.

Les guerriers descendaient de «là-bas» avec des yeux creusés, affolés, dans une figure mangée de barbe. Ce qu’ils racontaient était incroyable. Les jeunes gars qu’on venait d’arracher à leur petite vie paisible ou à l’engourdissement de la caserne se jetaient à la dérobée des regards inquiets, cherchant la peur sur leur visage sans songer qu’eux-mêmes pâlissaient.

Cinq mois passèrent, cinq mois de cette vie de bête affolée sous le hurlement des obus, dans la boue, la poussière, les gaz aux odeurs et aux effets étranges. Cinq mois, où chaque minute parlait de mort, entrecoupés de repos dans le calme des champs abandonnés que berce le roulement lointain de la canonnade, minutes où l’on rapprend à vivre comme un homme normal, interrompues bientôt par un départ à l’aube.

D’ailleurs, ils finissaient presque par s’accoutumer à ce rythme de batailles, de repos, à cette existence illogique, ne dormant plus que par minutes arrachées à la peur de la mort, réduits ainsi à un état de somnambulisme qui les empêchait de trop méditer sur l’horreur de leur sort. Mais revenons-en aux aventure d’Eugène Criqui. Écoutons-le raconter comment il gagna la médaille militaire. C’est le premier et le dernier récit que Criqui fait de cet exploit. Il l’a conté, d’ailleurs, sans s’en douter, par bribes, à la faveur de conversations innocemment amenées sur ce sujet.

Médaille militaire

«Notre compagnie, qui venait de conquérir une ligne de tranchées, avait installé un petit poste de guetteurs dans un entonnoir creusé par l’explosion d’une de nos contre-mines. Nous n’y étions séparés des Allemands que par un mur de sacs de sable, mur qu’on refaisait tant bien que mal à chaque instant quand un obus venait le jeter à terre. Le bombardement, infernal, voulait nous rendre la position intenable… Successivement, tous les copains qu’on avait placés dans ce fameux poste de guet avaient été tués. Comme on ne peut humainement pas envoyer délibérément des hommes à la mort, on demanda des volontaires. Pourquoi me suis-je proposé? Je me le demande encore dix-sept ans après. Peut-être était-ce avec l’arrière-pensée que je me ferais tuer et qu’ainsi j’échapperais à ce bruit affolant. Peut-être ne fut-ce qu’un simple réflexe qui me fit accepter cette mission sans l’avoir voulue. Qui sait? Enfin… Nous partîmes une dizaine de bonhommes, en rampant jusqu’à l’entonnoir. Parapet? Absent. Le mur de sacs hâtivement reconstruit ne peut abriter tout le monde. Heureusement le hasard, l’instinct du guerrier plutôt, m’a amené près d’une espèce de butte recouverte d’un uniforme. C’est le tronc d’un homme qui me protégera dans cette bagarre.

«On nous avait dit de tenir. Cela signifiait: «Demeurez là jusqu’à la mort ou jusqu’au moment où l’on vous permettra de partir.» L’ordre de repli ne vint que huit heures après. Nous restâmes (ceux du moins que la mort n’arrêta pas dans leur mission) huit heures dans une tempête d’obus et de balles. Il fallait tenir. On tenait.

«Quand l’heure de la délivrance sonna, j’étais si hébété que, sans me rendre compte exactement de ce que je faisais, alors que mes camarades se repliaient en rampant, j’enjambai le parapet, sortis de notre abri et regagnai, debout, notre tranchée. Personne ne tira.

Soldats Français
Soldats français dans une tranchée

«Pourquoi? C’est encore une de ces choses, un de ces hasards de la guerre qu’il ne faut pas chercher à s’expliquer. Appelons cela la chance et n’en parlons plus.»

Des jours s’ajoutèrent les uns aux autres, apportant chacun leur même contingent de souffrances et de pauvres joies: les lettres, les permissions, le repos. Les guerriers ne s’habituaient pas à cette condition; ils s’y résignaient plutôt, ayant fait le sacrifice de leur vie.

D’ailleurs, ils avaient vu la mort frapper si souvent autour deux qu’ils s’étaient accoutumés à ce voisinage terrifiant, ils connaissaient son hideux visage et, à force de voir mourir les autres, savaient comment ils mourraient eux-mêmes. Mais tous ne mourraient pas parmi ceux voués ainsi à souffrir. Certains seraient relativement épargnés, mais conserveraient leur vie entière la marque de la guerre burinée dans la chair. Criqui devait être de ceux-là.

Ma blessure

«Une fois de plus ça bardait en première ligne dans la tranchée de Calonne. Il y avait surtout un satané créneau où quatre gars s’étaient fait descendre d’une balle dans la tête avant que ne vînt le tour de mon meilleur copain et le mien. Ce créneau était certainement repéré par un tireur d’élite et on avait reçu l’ordre de le boucher. Le 13 au soir, je fus désigné pour y prendre la garde peu de temps avant la tombée de la nuit. De longues heures passèrent dans le noir à épier. Quoi? Mon Dieu, on ne sait pas trop. L’esprit perpétuellement alerté finit par prendre un brin d’herbe pour un ennemi, dans cet état entre la veille et le sommeil. L’aube, enfin, revint visiter la terre, dissipant les inquiétudes, rendant aux choses leurs contours précis. Le bombardement continuait, acharné sur cette portion de terre, sur ces hommes qui ne voulaient pas se décider à mourir. À chaque coup qui martyrise le tympan on se terre un peu et le cœur fait un saut dans la poitrine, si bien que chaque éclatement retentit au plus profond de soi-même. Et les explosions se succèdent à un rythme syncopé. Ah! ce bruit ne cessera donc jamais, bon Dieu! Les idées se brouillent, chaque pensée ponctuée ou cassée par un coup. Nous sommes couverts de terre! Que faire? Que faire pour ne plus entendre? Midi. Brusquement, je saute sur le parapet. Bravoure? Bien inutile, en tous cas. Non. Lassitude. Folie. L’envie m’a pris, impérieuse, de rendre la vue à ce créneau. Ma besogne accomplie je saute dans la tranchée où le capitaine me fait dans le langage des tranchées une réception… digne de mon exploit.

«Et je m’installe, fusil chargé, à mon créneau, guettant. Tout à coup, une tache grise remue là-bas. Instinctivement, j’ai tiré. Bien que mon œil droit soit mauvais et m’oblige à épauler à gauche, je suis un bon fusil. La tache a disparu. Je recharge et reviens au créneau. Je regarde une ou deux secondes le champ bouleversé qui s’offre à ma vue… Et, tout à coup, vlan!… un coup de cravache me cingle le visage. Je tombe assis dans la tranchée.

«Que m’est-il arrivé? Je me relève et regarde, un peu groggy, autour de moi. Un camarade m’a aperçu, s’avance, et je vois, tout à coup, ses yeux s’agrandir. Mais qu’est-ce que j’ai donc? Je passe ma main sous mon menton et la retire couverte de sang; du même coup j’ai vu sur ma poitrine, à l’endroit des décorations, mes dents semées dans une large tache rouge qui s’agrandit de seconde en seconde, car je saigne comme un bœuf égorgé.

«Deux copains m’ont pris, mis sur un brancard et m’emmènent d’urgence à l’arrière. Mon capitaine nous croise: «Adieu!», me dit-il. Mon commandant, lui, ne sait que me dire: «J’espère qu’on vous reverra?», comme après une bonne journée passée à la campagne le maître de maison: «Si le cœur vous en dit, revenez quand vous voudrez».

«Revenir? Je n’y songe guère. Je souffre: chaque cahot m’arrache une gorgée de sang. Maintenant, je sais à peu près comment je suis arrangé. J’ai essayé de parler, mais ma langue, coupée en deux, s’est agitée vainement en me faisant souffrir. Revenir? Ah! non, qu’on ne me parle pas de cela maintenant.

«J’ai la fièvre. Mes idées se succèdent, s’enchevêtrent, se nouent, se dénouent avec rapidité: Ouf! J’en suis sorti. Mon Dieu que j’ai mal! Salauds! Si je tenais le gars qui m’a eu! Je suis sûr qu’ils n’ont pas donné mon barda à mes brancardiers; d’ailleurs, je m’en fous. Ai-je la mâchoire fracturée? Oui. Je le sens. Oh! ma tête! Vais-je mourir? Probablement! Mais non. Si ma mère me voyait! Ils ont encore cogné mon brancard. Je n’aurai jamais assez de sang! Et la boxe? Finie la boxe.

«Parfois, je m’évanouissais quelques secondes. Mon sang gouttait du pansement trempé. Ce que ça peut saigner un homme blessé!

«À Rupt-en-Woëvre, je m’éveillai d’un de mes courts évanouissements sur le billard. Il me semblait que j’étais loin, loin de tout ça, loin de mon corps même et si plein d’indifférence. Eh bien! quoi? Ça y était, j’allais mourir! Ça n’avait pas été aussi pénible qu’on se figure!

«Le major examinait ma blessure après avoir arraché le pansement. J’avais les yeux mi-clos, mais je voyais tout de même. À sa moue, je compris que j’étais fichu. Cependant, on me refaisait un nouveau pansement et on me soignait comme si j’avais dû vivre. À la cinquième piqûre d’huile camphrée, je me réveillai de nouveau; une bouffée de chaleur me monta au visage. D’un réservoir placé derrière moi, le sérum coulait dans mon corps par le canal des longues aiguilles creuses qu’on avait enfoncées dans ma poitrine. Je ne souffrais plus, j’étais trop faible. Du temps passa. Heures? Minutes? Je l’ignore. Le toubib était de nouveau au pied de mon billard.

«Et voilà comment on sauve un homme», dit-il en se tournant vers ses aides.

«Je poussai un faible soupir de soulagement et m’évanouis.

«Voici maintenant la gare de Dugny, près de Verdun, dont on entend, proche encore, la canonnade. Blessés, blessés, blessés. Partout: sur des brancards, sur des chaises, debout, riant, criant ou délirant. J’ai soif. Qui me donnera à boire? Il n’y a donc pas d’infirmière dans ce bled? Si, en voici une. Je lui fais le signe qui, dans toutes les langues du monde, traduit la soif. Elle a compris et revient bientôt portant un verre où trempent deux pailles. C’est très joli des pailles, mais pour boire avec il faut des lèvres. Les miennes pendent, inertes. Enfin, grâce à un bec de canard, je vais pouvoir étancher ma soif. Hélas! ma gorge enflammée refuse de s’ouvrir; je ne peux pas avaler une goutte de cette eau qui, au passage, brûle ma plaie. Je crois que je regretterai ce verre d’eau toute ma vie.

«Deux jours après, dans un hôpital de Verdun, on m’ouvrit la mâchoire. Le plomb de la balle était bien sorti; mais l’enveloppe de nickel, fragmentée, s’était incrustée dans l’os maxillaire. À l’heure actuelle, j’ai encore sept fragments de cette enveloppe dans la mâchoire.

Hopital
Hôpital militaire français pendant la Première Guerre mondiale

«Ma blessure avait eu pour effet de me frapper d’amnésie. Je ne me souvenais plus de rien. Tout ce qui n’était pas la guerre juste avant mon accident était oublié. On fut obligé de me dire d’écrire à ma mère, dont on avait trouvé l’adresse dans mon livret matricule. Vous savez, à l’endroit qui porte cette mention: personne à prévenir en cas d’accident.

«Peu à peu, la mémoire me revint. Je me souvins des heureux moments d’avant la guerre, quand je venais de finir un combat. Au fait, la boxe? Elle était morte pour moi, je l’aurais parié. Et j’aurais perdu; mais qui, voyant mon visage, eût osé tenir le pari?

«À Lyon, les opérations et les réopérations commencèrent. Six ou sept fois, je dus aller sur le billard. Entre deux de ces séances, nous jouions comme des gosses, heureux d’être sortis de la fournaise. Nous comparions nos blessures. Le boiteux guidait les pas incertains de l’aveugle. On fraternisait par catégorie de blessures, les gueules cassées ensemble, tandis que s’assemblaient, plus loin, le clan des bras et celui des jambes. Nous coulions des jours heureux, insouciants: nous oubliions peu à peu.

Je revois ma mère

«Un beau matin j’étais à la salle de pansements, attendant mon tour, avec, comme les autres, mes bandes à la main, lorsqu’un planton fit irruption en criant mon nom. Je m’approchai.

«Viens, on te demande en bas.»

«Il faut maintenant que je vous le confie: je suis resté près de deux ans sans pouvoir prononcer une parole. Labourée par la balle, ma langue, bien que recousue et retaillée, ne me permettait pas de parler. J’émettais de vagues sons dont, seul, je connaissais le sens. Pour me faire comprendre, j’avais un carnet et un crayon. Cela ne me permettait pas de longs discours, et moi qui n’aimais guère déjà à parler, je perfectionnais à ce petit jeu mon goût du laconisme.

«J’inscrivis donc sur mon carnet: Qui me demande?

— Deux dames âgées.

— Quelles dames?

— Je ne sais pas, mon vieux, elles ne m’ont pas dit leur nom. Va donc voir.

«Tout à coup la lumière se fait. J’ai deviné. C’est ma mère! Mon cœur bat. Ma bonne petite vieille!… Je vais me faire une beauté, c’est-à-dire un pansement maison, et j’accours.

«Ma mère est là, toute pâle; elle me regarde de ses yeux pleins de larmes; ses lèvres tremblent. Puis, tout à coup, elle se jette sur moi avec un cri et arrache ce pansement qui lui cache la figure de son petit. Nous pleurons dans les bras l’un de l’autre. Moi comme un gosse, comme un gosse qui retrouve sa môman, quoi! Tenez, voilà un souvenir que je n’oublierai jamais, celui du jour où, pour la première fois, je revis ma mère après avoir connu l’enfer.

CRIQUI SOLDAT
Criqui après sa blessure, en tenue de poilu (source: gallica.bnf.fr/BnF)

Je remets les gants

«Peu à peu, cependant, cette blessure guérissait; ma mâchoire se ressoudait, consolidée par un appareil. Mes forces étaient revenues depuis longtemps. J’étais dans une forme magnifique. Jamais je n’avais connu de repos semblable. Ah! si je devais combattre maintenant! Combattre? Pauvre fou! Avec cette mâchoire? Cependant, je réfléchissais. Les fractures des métacarpes sont fréquentes dans le métier du boxeur et l’on constate qu’un os brisé et bien ressoudé est souvent plus solide qu’auparavant. Pourquoi ma mâchoire ne serait-elle pas plus solide, elle aussi, maintenant? Ainsi, peu à peu, l’idée germa en mon esprit, chaque jour plus impérieuse, d’essayer de remettre les gants. Oh! à la rigolade, j’avais si peu d’espoir!

«Un de mes camarades à l’hôpital était professeur de culture physique à Lyon. C’est avec lui que je croisai les gants pour la première fois. Et, un jour, au cours d’une exhibition, l’idée me vint de lui recommander de frapper dur afin d’éprouver la solidité de ce nouveau menton dont on m’avait doté. Il frappa dur: ma mâchoire tint bon, mon cerveau aussi. C’est de ce jour-là seulement que je sus que je pourrais boxer encore.

«Cette exhibition, moyen imparfait, épreuve fragile, fut l’indice sur lequel je devais bâtir ma destinée.

«Je suis passé douze fois sur le billard. À ce moment-là, il me restait encore cinq opérations à subir. Il m’était à peu près impossible de mâcher. Aussi lorsque, jugeant que j’étais suffisamment rafistolé, on me renvoya à mon dépôt, à Laval, j’y fus très malheureux d’abord. Essayez un peu de nourrir avec du singe et des fayots un homme qui ne peut pas se servir de ses mâchoires. C’est ce qu’on voulut tenter. Il me fallut entrer à l’infirmerie, et y suivre un régime spécial. Puis un colonel sportif me fit réformer temporairement pour un an.»

Paris connaissait les rigueurs d’une longue guerre. Il avait la physionomie fiévreuse, tendue, d’une ville dont les battements de cœur sont rythmés à coups de canon. Chaque nuit, ou presque, les aéroplanes ennemis passaient la défense aérienne et torpillaient la ville endormie dans une pénombre bleue. On s’enfouissait dans les caves, qui se transformaient parfois en tombeaux, pour remonter ensuite, à demi endormis, lorsque sonnait la Berloque, retrouver un lit refroidi. Les gosses, au petit matin, ramassaient dans les rues les éclats des obus de nos canons contre avions.

Lorsqu’il mit le pied sur le pavé de ce Paris qui allait de restrictions en restrictions, Criqui se demanda avec anxiété ce qu’il allait bien pouvoir faire. Il n’avait guère d’économies lors de son départ en novembre 1914 et ce n’était pas sa solde de guerrier qui pouvait lui permettre d’en réaliser. Se nourrir devenait un problème tous les jours plus difficile à résoudre. Travailler? Oui, certes. Reprendre une place à l’étau ou au tour? Les femmes avaient appris à servir un tour avec leur merveilleuse faculté d’adaptation. Pas facile. Professeur de culture physique? Ouais; on se souciait bien de soigner ses muscles alors! Si encore il pouvait boxer?

Un jour on vit arriver à la Chope du Nègre un blessé dont la silhouette semblait familière.

«Qui est ce garçon-là?» demanda à son voisin un manager qu’une providentielle maladie de cœur tenait éloigné du front.

Mais il n’eut pas longtemps à chercher. Car l’arrivant serrait des mains à la ronde, en se nommant d’une voix qu’on ne lui connaissait pas. Criqui! Ah, le pauvre gars, il n’a pas été verni! Se faire arranger comme cela! Et justement la mâchoire! Encore un boxeur que la guerre leur prenait.

Le revenant les détrompa rapidement. Non seulement il prétendait pouvoir boxer encore, mais il allait se mettre à l’entraînement dès le lendemain et il serait prêt à combattre dans quinze jours.

1919_Criqui
Source: gallica.bnf.fr/BnF

Les jeunes, les blessés, les permissionnaires, qui composaient alors le milieu de la boxe, présents ce jour-là à la Chope, s’entre-regardèrent; sa blessure avait dû le rendre un peu fou. Dame! On ne prend pas une droite pareille à la mâchoire sans en ressentir quelque effet!

Mais trois semaines après, le 26 septembre 1917, Criqui faisait sa rentrée et battait par abandon en cinq rounds un certain Dravin, au cours d’une des soirées hebdomadaires qu’organisait Philippe Roth dans sa salle de la rue Vivienne, salle qu’il allait abandonner bientôt pour le Cercle Hoche, rue Daru. On n’y gagnait pas des bourses astronomiques. Les clients donnaient des primes que se partageaient entre eux les adversaires. Ce n’était pas le Pérou, mais enfin cela suffisait pour vivre. Et Criqui ajouta en deux saisons vingt-six victoires à son record, dont seize obtenues avant la limite. Mais ce n’est que plus tard qu’on devait couronner Eugène Criqui, «roi du K.-O.»

Mariage et punch

«J’avais rencontré Luce, qui devait devenir ma femme, dans une réunion d’amis. Je ne pouvais avoir la prétention de jouer les séducteurs, avec mon menton fracassé et mes manières trop souvent rugueuses. Pourtant, j’étais attiré vers elle par une amitié irrésistible. Lorsqu’elle était là, je me sentais en confiance.

Criqui et épouse
Criqui et son épouse Luce (source: gallica.bnf.fr/BnF)

«Savait-elle ce que c’est qu’un boxeur? Certainement pas. Je l’invitai à venir me voir combattre. Un jour elle accepta. Cette fois-là, j’ai gagné par K.-O. en deux rounds. C’est le premier et le seul de mes combats auquel elle ait jamais assisté.

«Quand je vins la retrouver après, elle me regarda longuement d’un air que je ne lui connaissais pas. Visiblement, elle était étonnée de ma victoire. Elle me voyait si mince qu’il lui semblait impossible que je fus capable de terrasser un homme d’un coup de poing.

— Que voulez-vous faire dans la vie? me demanda-t-elle, soudain… Boxer?… Bon, c’est sans doute une bonne idée, car je vous ai vu tout à l’heure et vos amis aussi disent que si vous vouliez, personne au monde ne pourrait vous battre et que vous deviendriez un champion. Mais, si vous faites quelque chose, faites-le donc complètement. Il me semble que ce n’est pas en menant une vie comme la vôtre que vous arriverez à un bon résultat.

— Bah! qu’est-ce que tout cela peut faire?… Que je gagne, que je perde, qu’importe?… Si pourtant, il y a une seule personne à qui j’aimerais faire plaisir…

— Eh bien! essayez…

«Pour la première fois de ma vie, je me mis sérieusement à l’entraînement. Et en quelque temps j’obtins des résultats surprenants. Je me sentis transformé complètement; mes muscles répondaient immédiatement aux efforts que j’exigeais d’eux.

«Ainsi j’ai trouvé le punch dans la vie régulière, l’entraînement et, d’ailleurs, dans les ressources d’un système nerveux qui me permettait, avant la guerre, de soutenir une bataille de vingt rounds sans la moindre préparation.

Criqui entrainement
Criqui (à droite) à l’entraînement (source: gallica.bnf.fr/BnF)

L’Australie

«Mon grand rival était toujours Ledoux. II avait réalisé des performances égales et parfois supérieures aux miennes. Et ce n’était qu’un poids coq. Le souvenir m’était demeuré de la raclée qu’il m’avait administrée à l’Élysée-Montmartre juste avant la guerre (j’ai une excellente mémoire). Je voulais le rencontrer à nouveau et le battre. Il y eut de nombreuses discussions jusqu’au moment de signer le contrat. Puis, quand les choses en furent là, j’appris un beau matin que Ledoux était sur le bateau et se dirigeait vers les États-Unis. D’ailleurs, il allait y faire une splendide campagne mais, desservi par la chance, il ne put remporter le titre mondial.

«Cependant, j’étais désemparé. Je m’étais fait à l’idée de combattre Charlot et son départ me désolait. J’avais rencontré ici tout le gratin des poids plumes. Je n’avais plus grand-chose à espérer de l’Europe.

«L’offre inattendue d’une série de matchs en Australie allait mettre fin à mes hésitations.

«Je me décidai sans attendre. La perspective de ce voyage vers un pays inconnu m’emplissait de joie. Des noms chantaient dans ma mémoire: Égypte, Méditerranée, Suez, l’Océan Indien, les Indes! Et j’ignorais la douceur de la vie à bord…

«Mais nous ne devions pas perdre de vue le but de notre expédition. En compagnie de Francis Charles, Dupré et Wyns, je m’entraînais chaque jour. Je ne me reposai même pas lorsque nous traversâmes la Mer Rouge, par une telle chaleur que six des émigrants, logés dans le pont inférieur, en moururent.

«Trente-cinq jours après le départ de Toulon, nous aperçûmes enfin la terre australienne. Avec joie, en ce qui me concerne, car le bateau commençait vraiment à me paraître trop petit.

«Passons sur les étonnements du voyageur qui foule une terre nouvelle, la découverte des premiers kangourous au Zoo d’Adélaïde, par exemple.

«Au reste, je n’étais pas venu en Australie comme touriste. Sept combats m’y attendaient, et pas des promenades de santé, je vous le jure.

«Vince Blackburn fut mon premier adversaire. Il y avait trois semaines seulement que j’étais Australien. Encore mal acclimaté, je ne me sentais pas très bien. Et ce Blackburn, dur, fin boxeur, me donna beaucoup de peine avant de s’écrouler, K.-O., au neuvième round.

«Quatre adversaires subirent ensuite le même sort: Jack Green, quatre rounds; Bert Spargo, dix-huit; Jerry Sullivan, treize; Sid Godfrey, dix.

Criqui-Godfrey

«C’étaient, je crois, les meilleurs hommes d’Australie; ils auraient défendu leur chance avec succès dans le monde entier. Au lieu de déplorer les défaites de leurs champions, les Australiens s’enthousiasmèrent pour moi et dans leur engouement me baptisèrent: «roi du K.-O.».

«Mais ma royauté devait bientôt démontrer sa fragilité. Silvino Jamito ne s’inclina que vaincu aux points devant moi. Presque un échec pour le «roi du K.-O.», et la plus terrible épreuve devait être mon dernier match sur le dominion australien.

Un rude combat

«L’homme qui, ce jour-là, se trouvait dans l’autre coin du ring était petit, extraordinairement large et puissant, avec de longs bras musculeux d’orang-outan. Sa face, au caractère chinois, était impassible. II s’appelait Dencio Cabanela. J’avais battu les meilleurs boxeurs que les Australiens pouvaient m’opposer. Il avait fallu aller jusqu’aux Philippines pour trouver Dencio Cabanela. Le choix était heureux.

«Les 2e, 3e et 4e rounds furent terribles. Ce Philippin était comme un fauve déchaîné. Il avait, dans chaque bras, un de ces coups de marteau qui font mal partout où ils arrivent. À la fin du 4e round (j’avais les deux yeux à peu près fermés) je ne vois pas venir une droite. Bang!… Je l’ai prise à la carotide.

«Enfin, le gong sonne. Comme un automate, je regagne mon coin, et soudain je sens mille fourmis au bout de mes doigts et dans mes jambes. Joie, le sang circule à nouveau. Encore quelques secondes de répit et le gong retentit. Je danse autour de Dencio, qui cherche vainement à m’atteindre.

«Tout à coup, Cabanela glisse, je m’écarte pour lui laisser le temps de se relever. Je ne le perds pas des yeux, et soudain mon cœur saute d’émotion dans ma poitrine: alors qu’il se relevait, j’ai vu la figure de mon adversaire se tirer sous l’effort. Il a du mal à se relever?

«Les rounds passent. Je touche dur, aussi dur qu’au début, sans parvenir à arracher à ce diable jaune autre chose qu’un sourire. Mais soudain ses yeux se révulsent et il vient tomber à mes pieds, saoulé de coups et de fatigue. L’arbitre arrête ce match meurtrier. Dencio regagne son coin en se tenant aux cordes, son sourire figé sur les lèvres. On m’aida, moi, à descendre du ring, mais on emporta Dencio Cabanela sur une civière.

«Mais le moment approchait où j’allais quitter la terre australienne. J’y étais venu en effet pour disputer cinq matchs, j’en repartais avec sept victoires, sept batailles dont une, au moins, comptera parmi les plus tragiques de ma vie de pugiliste. Six victoires avant la limite m’avaient valu d’être anobli. «Roi du K.-O.»? Ce n’était pas mon seul surnom. Voulez-vous que je vous conte l’histoire de l’autre?

«Mon ami Barry, organisateur de ce voyage au pays des kangourous, avait fait précéder mon arrivée d’une publicité assez indiscrète, sinon adroite. J’étais dépeint à longueur de colonnes imprimées comme un terrible voyou, que lui, Barry, avait ramassé dans le ruisseau. Ce tigre au cœur implacable venait à Sydney pour s’abreuver du sang des innocents agneaux australiens. Aussi, quand je parus en smoking au banquet qu’on offrit lors de mon arrivée, je lus un certain étonnement dans les yeux des gentlemen de toutes situations sociales invités eux aussi. Un voyou en smoking! Voilà qui était singulier. Et il se tenait, ma parole, à peu près comme un gentleman. Il avait même 1’air sympathique et gentiment à son aise au milieu de tous ces officiels. De plus en plus extraordinaire, vous dis-je! Cependant, mes amis australiens allaient connaître une autre surprise. Au moment des toasts, on me demanda de parler. Je ne suis pas un orateur: je remerciai donc assez brièvement et allais me rasseoir, quand tout à coup mon manager me cria: «Chante quelque chose!» Un boxeur-chanteur! L’idée séduisit les Australiens, je dus m’exécuter. Je chantai donc Hindustan, un fox-trot à la mode à cette époque. Le lendemain, j’étais «Hindustan Criqui» pour les journaux, et huit jours après pour tous les gens qui me reconnaissaient dans la rue. Je dus même chanter un soir où je faisais une exhibition au stadium (ce fameux stadium de Sydney qui vit Jack Johnson devenir champion du monde des poids lourds en battant Tommy Burns par arrêt au quatorzième round).

«Sur le bateau qui me ramenait en France, après six mois d’absence, alors que les côtes d’Australie s’estompaient peu à peu à l’horizon, je faisais mon petit bilan. Non pas un bilan qui se traduit par des chiffres (celui-là était bien vite fait, ma tournée australienne n’étant pas un succès financier) mais un bilan de souvenirs. Je quittais cette contrée dont j’avais été six mois l’hôte, enchanté de la gentillesse des Australiens. J’avais connu là-bas une popularité extraordinaire. Popularité telle que je ne pouvais faire un pas dans la rue sans être suivi et entouré d’une foule de gens absolument désireux de me serrer la main, telle que si j’avais dû accepter toutes les invitations, j’aurais été obligé de délaisser l’entraînement au profit des banquets, des soirées, des promenades en auto dans le bush, des parties de pêche en mer et de chasse. Oui, je conserverai toute ma vie de l’Australie le meilleur souvenir, et je crois sincèrement que de leur côté les Australiens n’eurent pas trop à se plaindre de moi. Mais tout de même je fus bouleversé quand de loin, sur le bateau, après quarante-deux jours de traversée, j’aperçus la terre de mon pays. On a beau se croire un homme, affranchi de bien des sensibilités, il y a des moments où la vie est si forte qu’on retrouve son cœur d’enfant. Je ne suis pas sûr que mes yeux soient restés secs quand j’ai revu, de loin, les maisons, jaunies par le soleil, du port de Toulon. Et celui-ci m’a paru le plus beau du monde. Pourtant, si vous connaissiez le port de Sydney!…

«Puis je revis Paris, ma femme, mes amis. Après avoir sacrifié quelque temps aux joies du retour, je dus songer à mon métier. Dupré était resté en Australie. Ou, plutôt, il faisait à ce moment son service militaire en Nouvelle-Calédonie. La Nouvelle-Calédonie, ce n’est peut-être pas très proche du Faubourg Montmartre, mais on n’y fait qu’un an de service, au lieu de deux. Dupré avait bien calculé son affaire; or, notre militaire était champion de France poids plumes, mais, comme il menaçait de rester longtemps absent, la F.F.B. nomma Auguste Grassi à sa place. Protestations de mon manager, qui prétend que le seul, le vrai, l’unique champion de France, c’est Eugène Criqui, c’est moi. Et la F.F.B. met le titre en compétition entre Grassi et votre serviteur.

Une série de K.-O.

«Le match eut lieu le 27 septembre 1921. I1 fut suivi avec une certaine attention, on voulait voir ce qu’il y avait de justifié dans ma réputation de «roi du K.-O.» Je ne déçus personne, ce jour-là au moins. Mon premier crochet du gauche envoya Grassi au sol et quand, sur ma droite, il tomba dans mes bras, je n’attendis pas que l’arbitre eût fini de compter pour le porter, inanimé, dans son coin. Son frère, qui était son second, me reprocha vertement ce geste. Aurait-il préféré que je le tue? J’étais champion de France poids plumes, mon premier titre officiel depuis longtemps.

Auguste Grassi
Auguste Grassi (source: gallica.bnf.fr/BnF)

«Le 25 octobre, je disputai le match où j’ai éprouvé la plus belle peur de ma vie. On cherchait qui m’opposer et on vantait les mérites d’un jeune Belge, Alphonse Spaniers. Il n’avait jamais été mis knockout et c’était un fort beau boxeur. Lorsque je montai sur le ring j’étais plus curieux qu’inquiet. Je ne connaissais pas ce jeune Flandrien; les Belges, d’autre part, ont la réputation méritée d’être de rudes encaisseurs. Bah! on verrait bien; j’avais trois minutes pour l’étudier. C’est ce que je répondis à mon manager qui, comme d’habitude, me demandait ce que j’allais faire. Dès le premier coup de gong, je me mis à tâter cet homme. Eh oui! c’est un beau boxeur, mais un peu jeune (il marche trop dans mes feintes) et j’ai l’impression que cette mâchoire n’est pas invulnérable.

— Alors? reprit mon manager à la fin du premier round.

— C’est fini, lui répondis-je. Je le mets dans les cordes, j’étends mon bras gauche pour l’empêcher de s’échapper de ce côté et je frappe de la droite au moment où il vient à sa rencontre.

«Time!… Deuxième round!… Quelques escarmouches sans importance au milieu du ring. Je poursuis continuellement Spaniers qui recule; soudain son dos touche les cordes, il essaie de s’échapper à gauche, voit la route barrée et, sur son side-step à droite, je frappe de la droite (mi-crochet, mi-swing) sur cette mâchoire un instant découverte.

«J’y avais mis le poids, mais le résultat dépassa mon espoir. Sous le coup, Spaniers fut comme soulevé de terre: il bascula dans l’air avant de tomber sur les épaules. Je m’étais reculé. Attendant que Bernstein prononçât le «out!», j’observais Spaniers à terre, et soudain j’eus peur de ses yeux révulsés et surtout de ses jambes agitées d’un tremblement convulsif. Je regagnai mon coin et envoyai un second chercher le docteur.

«La boxe est un sport et non un assassinat, même la boxe professionnelle. Nous sommes dans le ring pour combattre suivant des règles, non pour nous assassiner.

«Après Spaniers, il y eut Gaillard qui abandonna au sixième round de notre combat. Puis Ledoux. Mais je ne vais pas vous raconter ce match dont vous vous souvenez tous, je pense!»

Eh bien, je vais vous le raconter, mon cher Criqui, comme le vit un gosse de dix-sept ans que je connaissais bien et qui n’avait pas à 1’époque de quoi se payer la moindre place; rassurez-vous, il a depuis fait fortune en fournissant des briques réfractaires aux habitants de la Terre de Feu, et ne me salue plus. En 1922, vous étiez pour nous une idole, le Tueur, l’Homme-à-la-droite-qui-ne-pardonne-jamais, vous représentiez l’idéal, le boxeur-qui-a-le-punch, pour tous ceux qui huit onces aux poings, rêvent de gloire autour du cercle enchanté. On discutait du match du 4 février autour des tapis verts des plus importants conseils d’administration, aussi bien qu’on interrompait une partie de billes à la maternelle pour démontrer que vous alliez gagner.

Le 4 février au soir, il pleuvait; les abords du Vel d’Hiv’, noirs de monde, étaient cernés par des cordons de gardes à cheval. Comment le petit gars réussit-il à percer le premier barrage? Personne ne le saura jamais. Peut-être se traîna-t-il entre les sabots des chevaux. Que voulez-vous, il aimait la boxe! À la suite de quels coups de resquille se trouva-t-il au premier rang de balcon? Il ne saurait pas l’expliquer. Il ne tournait la tête ni à droite, ni à gauche. Il était hypnotisé par la tache blanche du ring où deux de ses idoles allaient se battre tout à l’heure. Le premier (et le seul) coup de gong résonna dans son cœur qui se mit à battre comme un fou. On l’aurait poussé du bout du doigt à ce moment qu’il serait tombé évanoui probablement. Il vous vit, dans une espèce de brouillard, vous approcher, Ledoux et vous, rouler l’un par-dessus l’autre, vous relever, puis soudain, il vit la tête de Ledoux sauter, secouée par quatre uppercuts de votre poing droit; Ledoux tomba sur les genoux. Votre admirateur se cramponna à son fauteuil dont il serrait les accoudoirs à s’en faire mal, son cœur s’était arrêté de battre. Ledoux se releva, et soudain le petit camarade vit vos deux terribles épaules (vous lui tourniez le dos) agir d’arrière en avant avec vitesse, une fois chaque. Ledoux s’écroula, et le petit gars, perdu dans la foule, fut debout sans savoir trop comment. Neuf… dix… out… comptait Roth sur le ring. Ainsi ce combat, dont il rêvait depuis tant de semaines, était déjà terminé! C’avait été bien rapide; mais beau et pur comme une tragédie grecque. Il était fier et heureux quand il songeait à vous, mais il regrettait que Ledoux, l’homme qui jamais (même devant les plus terribles Américains) n’avait consenti à plier les genoux, que Ledoux fût votre victime.

Croqui KO1 Ledoux
Source: RetroNews/BnF

«Le combat contre Ben Callicott (mis knockout en trois rounds d’une droite, à travers son gant) ne me laisserait pas grand souvenir si… Je venais de regagner ma loge, je savourais une cigarette et ce moment de détente après l’énervement des minutes qui précèdent le match, quand la porte s’ouvrit. Un de mes meilleurs amis entra, un de ceux que j’ai conservés à travers les tourmentes de la vie, depuis que nous traînions ensemble nos souliers dans les ruisseaux du Faubourg. «Bravo, Gégène! fit-il. Un beau K.-O.»

«Et il se tut en tirant sur sa cigarette à petits coups pressés. «Il n’est guère enthousiaste ce soir, pensais-je; je veux bien que Callicott ne m’ait pas donné grand mal, mais c’est quand même un homme dur.» Je regardai mieux mon vieux copain et je vis que ses mains tremblaient, que son visage était pâle.

— Presse-toi, reprit-il.

— Bah! j’ai bien le temps. Laisse-moi souffler un peu.

— Presse-toi, vieux gars!… dit-il d’une voix changée.

— Mais pourquoi, bon Dieu?

— Presse-toi, si tu veux revoir ton père avant qu’il ne soit mort.

«Les lumières s’obscurcirent, la loge tourna autour de moi. Je m’habillai comme un fou, dans le taxi. J’arrivai pour recevoir maman dans mes bras, ma mère saoulée de larmes et de chagrin qui ne put que me dire: «Trop tard, mon petit…»

«Jamais, de toute ma vie, je n’ai pu éprouver une joie complète. Chaque fois que j’aurais pu me réjouir, la Fatalité ou le Sort, ou la Providence (appelez ça comme vous voudrez) se chargea méthodiquement de me faire souvenir que nous sommes ici pour souffrir, paraît-il.

«Le match qui devait suivre avec Joe Fox allait, lui aussi, m’apporter sa part de coups durs.

«J’étais arrivé en Angleterre, à Windsor, où je devais parfaire mon entraînement, en pleine forme.

«Nous n’étions pas installés, ma femme, Niémen, mes entraîneurs et moi, depuis deux jours, que je tombai malade, mais curieusement malade. Je vomissais, j’avais des sueurs froides et des vertiges, bref les symptômes parfaits d’un bel empoisonnement. Je n’avais rien mangé ni bu d’extraordinaire; d’où cela venait-il donc? Plus question de s’entraîner, bien entendu; je me soignais comme un cheval, mais rien n’y faisait. Deux jours plus tard, ma femme intercepte une tasse de café qu’on me tendait et la boit. La nuit même on la transportait à la clinique. On l’opéra l’avant-veille de mon match.

«Il faut vous dire qu’en Angleterre on parie sur les boxeurs comme sur les chevaux. Pendant le match, les «books» circulent et vous offrent leur meilleure cote. On avait, bien entendu, parié d’énormes sommes sur ma chance de battre Joe Fox. Vous commencez à comprendre… Parfaitement!

«Vous imaginez-vous dans quelles dispositions je montai sur le ring pour combattre Joe Fox? Certes, j’avais fait extrêmement attention à ce que je buvais et à mes aliments, mais ils m’avaient eu du premier coup, je n’avais pas récupéré mes forces.

«Je combattis comme dans un nuage; ma droite semblait aussi terrible qu’un bonnet de coton. Mon adversaire n’offrait guère à mes facultés obscurcies que la consistance d’une méduse. Et il ne perdait pas son temps, le bougre! Au dixième round, j’étais battu de loin aux points. Mais depuis le sixième j’éliminais cette maudite drogue, et pendant la minute de repos qui précéda ce dixième round, je me sentis assez d’attaque pour avaler une gorgée de champagne. Ce fut le coup de fouet qui réveilla mon cerveau, mes réflexes et mes nerfs engourdis. Le gauche qui accueillit l’attaque par trop découverte (que craignait-il?) de Joe Fox le fit reculer de trois mètres. J’étais comme un fauve affamé. Songez que depuis le début du match une rangée d’Anglais, aux fauteuils de ring, me tournaient en dérision. Je suivis Joe Fox comme son ombre et frappai de la droite; il tomba. Et je rendis enfin à mes Anglais leur sourire. Je ne devais pas être très joli à voir, avec ma face tuméfiée, barbouillée de sang, et mon sourire gauchi par ma cicatrice. La joie disparut de leur visage, il y eut de l’affolement dans le clan des «books». Le round d’après, le combat était terminé pour Joe Fox. J’avais gagné, mais j’avais eu chaud.

«Vous dire que je m’attardai en Angleterre serait travestir copieusement la vérité. Si j’avais pu j’aurais quitté Londres, Joe Fox, et tous les dignes gentlemen dont j’avais eu l’occasion de faire la connaissance immédiatement après le match. Je ne pus guère partir que le lendemain. Enfin!…

Champion d’Europe

«Cependant, ma renommée était bien établie en Europe et on me réclamait d’un peu partout. Successivement et à neuf jours d’intervalle, Barcelone et Marseille me virent aux prises avec Youyou et un certain Tom Anderson.

«Ce n’étaient pas, j’en conviens, des adversaires pour moi. Mais un pugiliste qui a la classe internationale (appelons-le, si vous voulez, un champion, car je parle bien plus pour les autres que de moi-même) un champion, dis-je, ne peut pas risquer sa réputation à chaque match. D’autre part, pour le prix qu’offrent les organisateurs occasionnels ils ne peuvent pas mettre deux grands as en présence.

«Trouvez-vous cela tellement mauvais? Voyons, expliquons-nous un peu: le public n’est pas abusé, croyez-le bien, par la publicité plus ou moins habile qu’on fait sur le nom de l’adversaire qu’on offre en holocauste au champion. Le bon public vient là pour voir son idole du moment en action, il vient pour la voir rééditer devant lui ses miracles les plus fameux, ses K.-O. les plus sensationnels en ce qui nous concerne. J’irai même plus loin: les spectateurs seraient déçus si, aux prises avec un adversaire d’une classe plus relevée, le «roi du K.-O.» ne gagnait qu’aux points. Et vous voudriez qu’on ne cherche pas à faire plaisir au public? Prenez-vous les organisateurs pour des fous ou des saints?

«La forme s’était installée en moi et semblait décidée à ne pas me quitter de sitôt; en fait, elle ne m’abandonna pas pendant un an. Le titre de champion de France était bien agréable à porter, mais il en était un beaucoup plus tentant et que je sentais accessible, celui de champion d’Europe des poids plumes.

Arthur Wyns
Arthur Wyns

«Accessible, certes, mais non facile. Car je connaissais parfaitement (et pour cause) Arthur Wyns qui en était le détenteur. Nous avions fait nos premières armes ensemble sous les mêmes couleurs dans l’écurie de mon premier manager, Morice. Je le savais dur, résistant, bon frappeur et, comme nous nous entraînions ensemble en Australie, si je connaissais sa manière, tous ses trucs (les tours de poing, si j’ose dire, qui font qu’il n’est pas au monde deux pugilistes qui boxent de la même façon), Wyns avait eu tout le loisir d’apprendre les miens.

«C’est pourquoi je l’abordai, le 7 juillet 1922, au Cirque de Paris avec quelque prudence. Mais cette prudence ne pouvait dépasser celle du Belge, ce dont je m’aperçus bientôt.

«C’est à cette occasion qu’on découvrit mon fameux crochet à retardement. On en a tant parlé (tout le monde avec la même compétence) que mon tour est peut-être venu de donner mon avis. On a expliqué ce mystère (l’homme frappé qui vacille et reste debout quelques secondes avant de s’écrouler) par des tas d’hypothèses où la balistique, la mécanique et la physique intervenaient au petit bonheur. L’explication en est plus simple: le crochet du droit que vous voyiez arriver à la pointe du menton arrivait en réalité à la carotide. Suivant sa violence, Wyns mettait plus ou moins longtemps à s’évanouir.

«Certes, un coup au menton est plus facile à placer d’abord, et terrasse un homme beaucoup plus sûrement, mais le menton de Wyns était particulièrement solide et je savais que j’aurais bientôt besoin de mes mains pour des batailles dont l’enjeu serait plus important encore que ce championnat d’Europe. Je ne voulais pas risquer d’abîmer mes plus précieux outils. Et le knockout à la carotide, peu pratiqué parce que difficile à réussir, n’en est pas moins relativement efficace. Je battis la première fois Wyns par K.-O. au douzième round. Il s’était relevé une fraction de seconde trop tard. Mais ses seconds exploitèrent cette imprécision pour demander un match-revanche.

«Ce jour-là, le 10 septembre, j’enjambai les cordes du ring au Vel’ d’Hiv’, sûr de mon affaire, avec une tactique précise en tête. Wyns abandonna au sixième round, après être allé quatorze fois à terre au cours des deux dernières reprises. J’étais écœuré de frapper un homme qui tenait alors qu’il n’avait plus que la volonté qui lui disait: «Tiens!» comme dit, à peu près, Kipling. Mais il fallait frapper quand même.

Le championnat du monde

«Reconnu champion d’Europe incontestable, je tournai alors mes regards vers la couronne mondiale des poids plumes. Elle ornait, je le savais, la tête d’un homme qui n’était plus dans sa meilleure forme. J’activai donc les pourparlers qui, par l’intermédiaire de mon manager, étaient engagés pour la conclusion d’un match avec Johnny Kilbane, S.M. le Champion du monde des poids plumes. Et, un beau jour, je pris connaissance d’un superbe contrat couvert de signatures et de cachets qui me fit sauter dans le train et le bateau à destination de New-York.

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Criqui à son arrivée en Amérique (source: gallica.bnf.fr/BnF)

«Est-il besoin de vous dire que lorsque j’exhibai mon contrat aux États-Unis, on ne me rit pas au nez certes, non parce que je n’ai pas, lorsque quelque chose me déplaît, le sourire céleste d’un ange descendu d’un vitrail, mais qu’on se contenta de me déclarer que ce superbe papier était tout juste bon à couvrir des pots de confiture ou faire des papillotes, au choix, qu’on ne rencontrait pas M. Johnny Kilbane comme ça et qu’il faudrait, au surplus, et en tous cas, signer un autre contrat.

«Et quand, pour justifier mes droits à une rencontre avec le champion du monde, je me mis à parler de mon titre de champion d’Europe, cela fit à ces messieurs d’Amérique autant d’effet que si je m’étais vanté d’être le champion de la Patagonie.

«New-York ne m’avait guère étonné. L’arrivée valait la peine, oui; les gratte-ciel sont surprenants, certes, mais ils m’ont paru bêtes et le contraste qu’ils font à côté des maisons normales qui poussent à leur pied comme un champignon au pied d’un chêne est excessif. Il y a là un défaut d’équilibre qui me choque. Broadway, la nuit? Eh bien, que voulez-vous, je préfère les boulevards! Je reconnais bien volontiers, d’ailleurs, que je suis rebelle à l’étonnement.

«Mais si New-York ne m’avait pas étonné, les premiers Américains que j’eus l’occasion de rencontrer (c’est-à-dire les grosses têtes du boxing business) ne m’inspirèrent d’abord aucune sympathie. Dame, mettez-vous à la place d’un garçon qui, sur la foi d’un contrat, a engagé des frais considérables (ma femme et mes entraîneurs étaient en route pour venir me rejoindre) et qui se rend compte soudain que le terrain solide manque sous ses pieds.

«Un mois et demi de batailles quotidiennes furent nécessaires pour parvenir à obtenir une promesse quelque peu substantielle. Enfin, je m’installai un jour, très tranquillement, dans le bureau de Tom O’Rourke, match-maker du Polo Ground, un grand diable d’Irlandais aux cheveux déjà presque blancs et sympathique.

«Tom, je viens vous faire mes adieux», lui dis-je.

«Le grand Tom ne put réprimer un sursaut:

— Comment, vous partez?

— Mais oui. Que voulez-vous! Les meilleures choses ont une fin. Cela me fait déjà plus d’un mois de vacances… New-York, le plaisir, c’est bien joli, mais il faut songer à travailler aussi. Je n’ai pas le droit de perdre mon temps. Je repars.

— Mais vos entraîneurs qui arrivent?

— N’ai-je pas le droit, si cela me chante, d’offrir à mes entraîneurs un voyage d’agrément?

— Eugène, le contrat sera signé dans huit jours!

— Que vous dites! Il y a un mois et demi que vous me menez en bateau.

Say, boy… Dans une semaine, sûr, c’est signé.

Sure?

Sure!

— 5.000 dollars, que non.

— 5.000 dollars, que si.

— O.K.

— O.K.

«Je repartis guilleret à l’Hôtel Lafayette. En tous cas, je toucherais toujours cinq billets de mille dollars chacun. J’avais en un mois eu le temps de comprendre les Américains, leurs trucs, leur orgueil, leur bluff. Je m’étais servi de leurs propres armes. N’avais-je pas dit un jour à Tom O’Rourke: «Mais enfin, pourquoi croyez-vous que je sois en Amérique? Je n’ai que faire de votre argent. Ce ne sont pas vos dollars que je veux, c’est le titre!»

«Trois jours après nous dînions chez Gaston, un restaurant français de la 45e rue, rendez-vous de ceux de nos compatriotes qui se débrouillent plus ou moins heureusement dans la jungle new-yorkaise, grâce à la bière et à diverses industries. Tout à coup, j’eus une intuition. Le téléphone carillonnait.

«C’est Tom, dis-je à mon manager. Il va essayer de t’endormir avec des boniments, te dire qu’il y a un peu de retard, t’offrir une transaction. Je te préviens que je ne marche pas. Les cinq mille dollars, il me les faut. Arrange-toi.»

«Et mon manager revint quelques minutes plus tard en disant:

— C’est vrai, il veut nous voir cet après-midi.

— Pour commencer je n’irai pas. Tu iras tout seul. Et n’oublie pas: 5.000 dollars, pas un cent de moins.

«Le délai d’une semaine expiré, je touchai mes 5.000 dollars. Trois jours après, le contrat pour la rencontre avec Johnny Kilbane était signé. Je n’étais pas, mais pas du tout, mécontent de moi.

«Sur ces entrefaites, mes entraîneurs, Pontet et Mario, arrivèrent et nous allâmes nous installer dans Long Island, à Manhasset. Long Island, c’est, bien entendu, une île à l’embouchure de l’Hudson, mais vous n’aurez jamais le mal de mer en vous y rendant, car vous passez sous le lit de l’Hudson par le subway. Nous y avions loué une villa dont le grand jardin permettait de placer un ring en plein air. Car le combat avec Kilbane devant se faire au Polo Ground, il fallait que je m’habitue à travailler au grand air.

Billet 2

«Et le grand travail commença… Il me fallut un mois et demi d’entraînement intensif pour arriver à trouver la forme. Pourquoi? Personne ne peut le savoir exactement. Mystère de l’équilibre de l’individu. J’avais dû prendre beaucoup trop à cœur les difficultés qui précédèrent le match, je ne pouvais pas aussi parvenir à m’acclimater. Rien ne me manquait pourtant. Je ne négligeais aucun détail. Rien n’y faisait. Mes coups ne partaient pas, mes jambes étaient lourdes, j’avais perdu la précision de mon coup d’œil. Dix jours avant le match, je passais à ressasser tout cela des nuits sans sommeil. Puis, soudain, je me sentis transformé, alerte, plein de sang et de force, et mes entraîneurs recommencèrent à me demander de ne pas frapper si fort. La forme était revenue. Les curieux qui assistaient à mon exercice quotidien commencèrent à me regarder avec un certain respect. Au début, ils n’osaient pas entrer. Puis le plus hardi s’était un jour décidé:

— Combien pour entrer voir vous travaille?

Nothing, come in! (Rien, venez!).

«Il en parut stupéfait; se tournant vers les autres, il leur dit quelques mots et les fit pénétrer dans le camp à sa suite. Aux États-Unis, il est d’usage de faire payer ceux qui veulent assister à l’entraînement des champions, ceux-ci en tirent des revenus appréciables. Mais si je ne gagnai pas d’argent de cette manière, j’y conquis de nombreuses sympathies.

«Dans les tout derniers jours qui précédèrent la rencontre, les journalistes américains vinrent voir à leur tour le Frenchman. Ils considérèrent mon travail avec attention, et comme un de mes amis leur demandait ce qu’ils pensaient, ils répondirent en un chœur presque parfait: «He doesn’t have a chance (Il n’a aucune chance).»

«C’était même l’avis d’un journaliste français. Mais tous ces garçons, un peu encombrants et sympathiques que sont les journalistes américains, s’ils ne vantaient guère ma valeur pugilistique, parlaient énormément de ma conduite pendant la guerre. Ma blessure les avait beaucoup frappés. Ils décrivaient complaisamment la trajectoire suivie par la balle qui m’avait abattu, s’étendaient minutieusement sur les dégâts qu’elle avait produits. Des photographies truquées me représentaient gisant dans les barbelés, sous le feu de l’ennemi. On prétendait que j’avais une mâchoire d’or, on m’offrit même ainsi gratuitement une mâchoire de platine. Je n’étais plus Eugène Criqui, champion d’Europe, aspirant au titre de champion du monde. J’étais le soldat français, le blessé qui faisait aussi de la boxe. Et cela n’empêchait personne de pronostiquer ma défaite. Pronostics qui me laissaient complètement froid. J’avais une grande confiance en moi; quelque chose, mieux que tous mes raisonnements, me disait que j’allais gagner.

«Vint le jour du match, avec les mêmes formalités qui se répètent identiques sous toutes les latitudes: l’examen médical, la pesée, où l’on voit pour la première fois son futur adversaire dans la tenue qu’il aura sur le ring, où l’on cherche déjà à le jauger. Puis le déjeuner avec des amis qui font des efforts touchants, mais trop évidents, pour distraire votre pensée du match qui vous attend.

«Je pourrais m’étendre sur les péripéties du combat contre Kilbane. Mais cela en vaut-il la peine? Dès le deuxième round, au moment où il commença à se rendre compte qu’il ne pouvait rien me faire, Johnny Kilbane n’était plus champion du monde. La droite que je lui passai à l’estomac au cinquième round le fit grimacer et gémir de douleur, et lorsqu’il roula (comme un lapin boulé par le plomb du chasseur) sous le crochet du droit à la mâchoire qui mit fin au combat, il y avait quatre rounds que je me sentais champion du monde.

Affiche 2
Affiche publiée par l’Associated News Service après le triomphe de Criqui

Je reperds le titre

«Pourquoi et comment je reperdis le titre cinquante jours plus tard? Cela tient à plusieurs raisons. La popularité, d’abord. Autant les Américains étaient sceptiques avant le match, autant ils devinrent enthousiastes après. Je quittai le Polo Ground, debout dans une voiture découverte, précédé et suivi de policemen motocyclistes et de la voiture de Brennan. Il y eut de nombreuses fêtes, des banquets encore plus nombreux. Une tournée d’exhibition que je fis avec Pontet (un des meilleurs amis que j’aie jamais rencontrés, dont tous les mots n’arriveraient pas à payer le mérite) me fatigua énormément. Pendant près de quatre semaines, Pontet et moi changeâmes de ville tous les jours, couchant dans les mauvaises couchettes des trains américains, rendus malades par un été des plus torrides.

«Mais à ce moment, j’étais en forme, j’aurais pu travailler plus encore. Aussi, je comptais bien refaire avec Johnny Dundee ce que j’avais réussi avec Kilbane. Ce Dundee n’a jamais été un frappeur, que pouvais-je craindre? Eh bien! cet homme qui ne frappait pas me cassa la mâchoire de son premier coup de poing. Quand après quinze rounds d’une bataille sauvage, je sortis de ses poings, j’avais la tête cabossée. J’avais été trois fois à terre et je me disais: «Ce n’est pas possible, il doit avoir du fer dans ses gants». Peut-être avait-il autre chose.

«Un malheur ne vient jamais seul. Le jour du match de Kilbane, ma sœur avait perdu sa mère. Le jour de Dundee, elle reçut la nouvelle de la mort de sa sœur. Dégoûté, en proie au cafard, fatigué, je repris le premier bateau en partance. Il me semblait que j’oublierais tout dès que je verrais Paris, la Seine, Montmartre et les boulevards.

«Ah, oui, je n’étais guère brillant après ma courte campagne d’Amérique! Être monté sur le pavois pour en redescendre aussi bêtement! Car j’étais sûr (et je le demeure encore maintenant) que ce Johnny Dundee ne me valait pas. Treize ans de boxe pour en arriver là! Treize années d’efforts, de batailles, pour une récompense qui s’évanouissait au moment où j’allais la goûter! J’étais malade d’écœurement.

«Ce n’était pas le moment de venir me parler de boxe. J’avais loué une villa à la campagne, nous y vivions tranquilles, ma femme et moi. La basse-cour me procurait des joies que j’ignorais, et comme tous les gosses des faubourgs dont l’enfance ne connut guère comme horizon que les murs des usines, ou des perspectives de toits, et pour campagne le gazon trop bien ratissé des jardins publics, comme toute cette graine de mômes semée entre des murs lépreux, je découvrais la vraie campagne française et m’en émerveillais.

«Il m’arrivait encore de penser à la boxe, mais avec les mêmes sentiments de rancœur et de dégoût qu’on éprouve pour une maîtresse qui vient de vous plaquer. Pourtant cette maîtresse pensait encore à moi. Un beau jour, mon manager vint me rappeler que, d’Amérique, il avait engagé ma parole pour un match à disputer au profit des laboratoires. La boxe avait alors mauvaise presse. Le public ne voyait que les gains des champions. Ils lui paraissaient fabuleux. Il ne songeait pas aux souffrances, aux risques… Enfin…

«Je repris donc l’entraînement. Deux mois de repos, à l’air vivifiant de la campagne, m’avaient fait beaucoup de bien. Je revins presque immédiatement en forme et quand, le 6 octobre 1923, je passai les cordes du ring où se trouvait déjà Henry Hébrans, mon adversaire, j’étais décidé à gagner rapidement. De fait, après le premier round, il ne devait pas aller beaucoup plus loin. J’avais pesé mon homme: un fin boxeur, certes, mais à la première droite que je laisserais partir il s’endormirait pour plus que le compte. C’est dans ces excellentes dispositions que je me levai à l’appel du deuxième coup de gong. D’entrée, je fus sur lui; il y eut une phase rapide, puis je frappai du gauche, en crochet, de toute ma puissance. Ma droite attendait que, secoué par la violence du choc, Hébrans baissât les bras. La première partie de mon programme se réalisa parfaitement, mais ma droite ne partit jamais, car je m’étais cassé la main gauche sur le crâne d’Hébrans et la douleur atroce qui me poignarda ne me laissa pas le loisir de penser à autre chose.

«J’ai souffert bien des fois sur le ring, j’ai rencontré des hommes dont chaque poing frappait comme un marteau. Ma mâchoire rafistolée fut deux fois brisée au premier round (contre Dencio Cabanela et contre Johnny Dundee) mais jamais je n’ai eu autant de mal que ce jour-là. J’étais comme affolé de douleur. J’essayai vainement de remettre cette main que je ne croyais encore que foulée: vains et douloureux efforts! Je finis ainsi le deuxième round, me battant comme en rêve, m’occupant bien plus de ma main que de mon adversaire. Revenu dans mon coin, je tentai de mettre de l’ordre dans mes idées. Que faire? Abandonner? J’ai toujours été fidèle à celui qui me paye pour boxer: au public. Et puis: battu par Hébrans? Moi. Criqui? Et par abandon encore? Vous plaisantez! Je gagnerai donc aux points. Ainsi décidé, je me mis à boxer dans ce but. Parfois, les réflexes me faisaient frapper du gauche et je souffrais alors de chaque coup porté.

Criqui-Hebrans
Criqui (à droite) contre Hébrans (source: gallica.bnf.fr/BnF)

«La récompense ne tarda pas. Étonné (ahuri, presque) de voir que je ne semblais pas me décider à abattre Hébrans, le public commença à murmurer. Le Français est très persifleur, il adore houspiller les idoles. Ainsi c’était ça le «roi du K.-O.», l’homme qui venait d’être champion du monde? Je sentais si bien ce qu’ils pensaient tous, des fauteuils dorés du premier rang de ring à la dernière stalle du haut du perchoir! Oh! ils ne me le cachèrent pas très longtemps et je fus bientôt sifflé et hué pour la première fois de ma vie. Pensez-vous réellement que cela puisse vous mettre du cœur au ventre? Aurais-je eu encore une chance de gagner comme ils le voulaient, par K.-O., qu’elle se serait envolée avec ces sifflets et ces huées qui me crucifiaient.

«J’ai fait ainsi quinze rounds, luttant contre Hébrans, mon dégoût, ma main blessée et le public. J’ai fait tout ce que j’ai pu, et je suis reparti sans qu’un docteur (la F.F.B., qui exige à juste titre qu’un médecin soit constamment présent à toute réunion, aurait peut-être pu y penser) sans qu’un docteur soit venu examiner cette main et tenter quoi que ce soit pour y apporter un remède. Moi qui boxais pour que les savants français eussent des laboratoires plus confortables, je ne pus rencontrer ce soir-là aucun docteur qui pensât à me soigner. Mieux, même, c’est un étranger, le Japonais Nakamura, qui remit mes métacarpes en bonne place. Une main brisée, un chronomètre en or, tous mes frais d’entraînement à mon compte, des sifflets, voilà ce que me valut ce match pour les savants français. Notez que je ne regrette rien, mais ne trouvez-vous pas avec moi que le sort est un maître humoriste?

«Vous n’êtes pas encore convaincu? Écoutez, alors: le soir même, Mascart, le meilleur poids plume de France à ce moment, me lançait un défi et la Fédération l’acceptait comme challenger officiel, sans se préoccuper de savoir si je serais en état de défendre mes titres à l’échéance du délai. Et le moment venu, Mascart, sans combattre, devenait champion de France et d’Europe des poids plumes, me prenait ces trophées que j’avais conquis et défendus en de nombreuses et cruelles batailles.

«Cette fois, c’est bien fini, me dis-je. Adieu la boxe! Je vais bricoler, vivre à la campagne, et surtout raccrocher définitivement mes mitaines au clou…

Criqui campagne 1924
Criqui à la campagne dans les années 1920 (source: gallica.bnf.fr/BnF)

«J’avais, à ce moment, trente et un ans; c’est un âge normal pour dire adieu aux joies du ring. Et lorsqu’on peut se retirer ainsi sans être trop abîmé par les coups, sans avoir jamais éprouvé ces troubles nerveux, rançon tardive des punitions trop courageusement acceptées, alors il ne faut pas hésiter, on ne doit pas tenter le diable.

«Mais le métier de pugiliste est un de ceux qui tiennent particulièrement au cœur. Tous nous avons fait, sur la fin de notre carrière, des serments solennels; nous avons tous dit le never more qu’on croit sincèrement définitif; tous, nous nous sommes laissés tromper par le mirage de la forme qui s’attarde et beaucoup ont ainsi connu une fin misérable qui auraient pu se retirer en pleine gloire. Puis, le manager est là, il n’abandonne pas si facilement un champion, et le manager à la langue dorée finit par vous convaincre…

«C’est ainsi que je repris l’entraînement pour rencontrer Danny Frush. Danny Frush! C’était un jeune et rude gars, un Américain de vingt-deux ans. Ce n’était pas tellement sa réputation qui m’inquiétait que sa jeunesse. Vingt-deux ans!… j’en avais trente passés… Mais je me sentais en pleine forme: je frappais comme avant; ma main gauche, admirablement soignée, était aussi solide que jamais et mes muscles n’avaient pas vieilli. Qui pourrait tenir contre moi si j’étais en forme? Danny Frush avec ses vingt-deux ans? Non, plus quand je l’aurais touché avec ma droite.

«Nous atteignîmes bientôt les derniers jours du mois de mai 1924. La rencontre était fixée au 1er juin. Déjà, je ne travaillais plus que juste ce qu’il fallait pour maintenir cette forme reconquise.

«Le début de l’été était exceptionnellement beau. Je sortais souvent en voiture, parcourant l’admirable forêt de Saint-Germain et pensant avec confiance à l’issue du combat prochain. J’étais trop heureux pour que cela durât longtemps. Nous étions ce jour-là trois: ma femme, Ascensio et moi. Nous roulions au milieu de la route, goûtant la tiédeur des derniers rayons du soleil, lorsque tout à coup la voiture se dirige vers le fossé droit. Je donne un coup de volant à gauche. Mais, que se passe-t-il donc? Impossible de redresser, la direction ne répond plus. Un fossé est là, tout proche. Que faire? Sauter? Non, je freine en pleine vitesse. Vous décrire les autres péripéties de l’accident me serait impossible. Tout ce que je puis vous dire, c’est que ce sont des essayeurs qui me sortirent de dessous la voiture et nous amenèrent chez un pharmacien de Saint-Ouen-1’Aumône. Je souffrais de violentes douleurs au front, j’avais raboté la route avec mon crâne et ma figure. Diagnostic: fêlure de l’os frontal.

«Mon retour au camp fut loin d’être triomphal. Quelques journalistes nous attendaient. Notre apparition fut saluée par des exclamations étonnées, auxquelles s’ajoutaient les cris de mon manager qui se lamentait, car nous étions à quatre jours du match.

«Il n’est plus question de combattre, dis-je, car du premier coup que je vais prendre, je serai K.-O. et je n’y tiens pas. C’est très simple, il n’y a qu’à remettre le combat.

— Quoi? Remettre le match? Mais tu n’y penses pas! C’est impossible…

«Et il me donna pour justifier cela des tas de raisons plus ou moins valables. C’est l’honneur du pugiliste que de tenir sa parole et de boxer à la date pour laquelle il est engagé. Mais il est des circonstances qui excusent un forfait. Je savais que j’étais incapable désormais de défendre ma chance. Cependant, je m’inclinai.

«Ça va, ça va, je boxerai…»

Criqui Frush Affiche

«Le 1er juin 1924, le vélodrome Buffalo était plein à craquer. On venait pour me voir reprendre la route du championnat du monde. La route qui m’aurait convenu était celle de l’hôpital.

«Je fus, bien entendu, au-dessous de tout. Je ne voyais pas clair. Chaque fois que je recevais un coup, une flamme blanche m’éblouissait et le direct du gauche de Danny Frush me faisait l’effet d’un coup de hache. Je tins ainsi huit rounds. Au septième, j’étais tombé deux fois à terre; au huitième je me laissai compter out… pour la première fois de ma vie. Quel crève-cœur!… Mais le moyen de faire autrement? Je n’avais plus aucune chance, ainsi diminué devant un homme jeune à qui la perspective de battre décisivement Criqui, ex-champion du monde, donnait des forces nouvelles. Même en bonne forme, il n’était pas sûr que j’eusse gagné; vous pensez bien que ce n’est pas mon crâne fêlé qui ajoutait à mes chances. Je ne voulais pas non plus donner aux Parisiens qui avaient connu le temps de mes victoires le spectacle du «roi du K.-O.» puni, abîmé, et incapable de se défendre. Je laissai donc l’arbitre égrener les dix longues secondes du compte fatal… Et ce fut sans doute là une des plus dures épreuves d’une vie qui en comporta beaucoup d’autres…

Je deviens manager

«Nous étions en 1924. J’avais derrière moi une carrière qui s’étendait sur quatorze années. En fait, j’ai boxé pendant dix-huit ans, de 1910 à 1928, et je me suis définitivement retiré du ring (en tant que combattant) après un match contre un Américain, Benny Carter, parce que je l’avais battu et que je désirais terminer mon existence de pugiliste par une victoire. Cela va peut-être vous surprendre: à trente-cinq ans, je ne me sentais pas fini. Et il faut croire que je ne l’étais pas puisque, lorsque je descendis du ring, on me fit une offre pour trois combats.

«J’ai trente-cinq ans répondis-je. Dix-huit années de boxe sur les épaules. J’ai gagné suffisamment d’argent pour avoir la certitude de pouvoir manger un morceau de pain et de fromage jusqu’à la fin de mes jours. Vous m’avez vu combattre aujourd’hui non pas pour l’argent d’une bourse, mais pour le désir que j’ai de me retirer sur une victoire. Mon vœu est exaucé. Adieu!… Vous comprenez bien que ce n’est plus tout à fait un jeu pour moi. Dieu merci! Je ne suis pas sonné, je ne tiens pas à risquer de le devenir. Mais s’il est trop tard pour me proposer des affaires à titre de boxeur, nous pouvons parler d’affaires pour mes poulains, car je suis manager.

«Manager! c’est bien vite dit. La Fédération Française de Boxe ne l’entendait certes pas de cette oreille, car elle me refusa ma licence de manager, sans donner à son refus l’ombre d’une raison quelconque. Je n’avais sans doute pas des titres suffisants aux yeux des graves messieurs qui s’assemblèrent autour d’un tapis vert pour prendre cette décision au moins inattendue.

«D’ailleurs, cette mesure ne me gêna pas le moins du monde et, puisque je ne pouvais être manager, je devins fondé de pouvoir et entraîneur. Je le suis encore. Mieux, même: la Fédération qui m’a refusé une licence de manager m’en a accordé une: celle de directeur de combat professionnel.

«Mais reprenons notre récit: nous sommes en 1928 et ma carrière de manager déguisé va commencer par un voyage en Argentine. J’avais avec moi un ami: Pilgrain, et trois poulains: Ascensio, Artakoff et Alf Ross. Nous nous entraînions tous les jours. Mais oui! Non seulement je mettais les gants avec mes hommes, mais je m’entraînais aussi sérieusement qu’eux, beaucoup plus sérieusement même que certains d’entre eux. C’est ainsi que je pus accepter une offre pour combattre un des meilleurs hommes d’Argentine: Carlos Uzabeaga. Il me battit aux points; ce fut l’avis, au moins, des juges argentins mais on me permettra peut-être de dire que je n’étais pas exactement de leur avis. D’ailleurs, il valait beaucoup mieux que l’Argentin fût vainqueur, car sait-on ce qui se serait passé dans le cas où j’aurais gagné dans ce pays extraordinaire que le résultat d’un match de football révolutionne et où l’on se suicide pour une partie gagnée ou perdue?

«Je garde de l’Argentine des souvenirs curieux: Buenos Aires, une capitale splendide qui finit tout à coup en plein champ. Tropesone, à quinze kilomètres de Buenos, dont l’odeur effroyable donne des nausées quatre kilomètres avant qu’on y arrive: n’y laisse-t-on pas les animaux crevés pourrir librement en plein air? Et ne croyez pas qu’on y accède par des routes. Il y avait encore, à ce moment, très peu de routes; je dis, de routes au sens qu’on attache à ce mot chez nous. Les routes dans le campo argentin sont plutôt des pistes. Quant aux splendides gauchos que vous entendez ici chanter des tangos de ces voix rauques inimitables, ces gauchos dont vous admirez les costumes chamarrés, les larges ceintures de cuir cousues de pesos d’argent et d’or, ils sont, dans leur pays, vêtus comme les valets de ferme de chez nous. Des valets de ferme qui seraient alors les meilleurs cavaliers du monde… Au bout de deux mois, j’eus assez de l’Argentine, de ses trop beaux garçons, des splendides yeux noirs et des dents éclatantes de ses filles. Nous prîmes donc le chemin du retour.

«Je devais boxer encore. À ce moment-là Al Brown semait la terreur et le K.-O. parmi nos boxeurs. Nous nous rencontrâmes au cours d’un match qui fit, à tort, couler beaucoup d’encre.

Criqui-Al Brown
Criqui (à droite) contre Brown (source: gallica.bnf.fr/BnF)

«On m’offrit encore en holocauste à une autre terreur: Gustave Humery. Un jeune et rude battant. J’étais très bien ce soir-là, mais je reçus un peu après le dernier coup de gong du premier round une droite qui m’handicapa sérieusement. C’est une fatalité.

«Quand j’étais bien décidé à ne plus boxer, le ring se faisait tentateur, séduisant, et le pugiliste qui demeurait en moi s’émouvait et répondait à l’appel du gong. Que voulez-vous? Je m’entraînais toujours et je me sentais bien. Mais, tout de même, après avoir battu Benny Carter aux points, je décidai d’en rester là. Parfois, on me demande de faire une exhibition; j’en ai fait une à Paris-Ring avec Romério il y a quelques semaines. J’enjambe les cordes sans la moindre émotion. Ce geste tant de fois accompli ne réveille en moi aucun souvenir. Le pugiliste est bien mort, cette fois.

«Tout ce que je désire maintenant, et cela sincèrement, du plus profond de moi-même, c’est de pouvoir le plus tôt possible aller habiter avec ma femme ma petite maison de la campagne normande. Soigner et élever des poules et des lapins, ça me changera des boxeurs. Regarder pousser l’herbe et ne plus entendre parler de boxe, pour la première fois de ma vie!

«Si j’avais un fils? Je n’en ferais jamais un boxeur. C’est un métier trop dur. J’ai de la chance: malgré dix-huit ans de ring, de rudes bagarres, je n’éprouve aucun des troubles dont souffrent presque tous les boxeurs qui ont pris trop de coups. J’ai conservé mes deux yeux, mes mains sont à peine abîmées; mieux, si je n’avais pas été blessé à la guerre mon visage serait à peine marqué.

«C’est un métier trop dur pour d’autres raisons. Il exige un organisme particulier. Nous seuls savons ce qu’une carrière de pugiliste représente de courage, de dépenses physiques et morales. Nous seuls en connaissons les aléas, les découragements, les petits côtés, tout ce que le public ne voit pas et qui est le plus important. Le combat? Mais c’est peut-être le seul moment où nous soyons à peu près tranquilles.

«Vous ne voyez guère que les champions; mais combien de tocquards à côté! Combien de pauvres gosses qui s’obstinent dans un métier où ils n’ont aucune chance de percer, et qui finissent, obscurs, abîmés pour le reste de leur vie?

«La gloire? J’avoue que son baiser est enivrant, mais dure-t-il longtemps? Célèbre aujourd’hui, oublié demain. Certes, il y a de beaux moments, mais de combien de découragements sont-ils le prix?

«Et avec tout cela, il faut bien avouer que la boxe est un sport magnifique, une école de courage et de volonté sans pareille. Mais il est fait pour quelques natures d’élite. Ne l’oubliez pas, jeunes gars, qui rêvez des quatre onces. Avant de vous lancer dans la bataille, rassemblez bien tous vos atouts, apprenez votre métier.

«Je ne veux pas vous décourager, car en ce qui me concerne, ce serait à recommencer que, sûrement, je recommencerais. Et je vais vous faire une confidence: je voudrais bien être de vingt-deux ans plus jeune.»

Cette autobiographie fut publiée en six parties dans la revue Match, les 16 février, 23 février, 1er mars, 8 mars, 15 mars et 22 mars 1932.  Source du texte: gallica.bnf.fr/BnF.

CRIQUI

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