Giroux, Sanstol et Leitham: trois figures majeures de la boxe au Québec entre 1928 et 1935

Par Martin Achard

Les années 1928 à 1935 forment une période distincte dans l’histoire de la boxe au Québec, s’insérant entre l’apogée de la carrière de Léo Kid Roy et l’accession au rang de vedette dans la Belle Province du Franco-Américain Florian Lebrasseur, alias Al McCoy. Au cours de cette période, où Montréal était l’un des principaux centres de la boxe en Amérique du Nord et même dans le monde, trois noms se démarquèrent particulièrement, de par leurs exploits dans le ring, parmi les pugilistes résidents au Québec, à savoir ceux d’Arthur Giroux, de Pete Sanstol et de Bobby Leitham. Puisqu’aucun de ces trois boxeurs ne fait l’objet d’une entrée dans l’excellent Dictionnaire des grands oubliés du sport au Québec (1850-1950), ce qui pourrait créer l’impression que leurs réalisations comme athlètes sont négligeables, je vais tenter, dans le présent article, de donner une juste idée de la qualité de leurs faits d’armes et de leur importance réelle dans la longue lignée des pugilistes s’étant illustrés chez nous.

Dico des oubliés

Arthur Giroux

De tous les boxeurs québécois de souche, aucun n’a été plus injustement oublié que le Montréalais Arthur Giroux. Alors qu’il n’avait même pas vingt combats professionnels d’expérience, il réussit à vaincre en 1928, dans un match sans titre en jeu disputé à Portland aux États-Unis, l’actuel membre de l’International Boxing Hall of Fame (IBHOF) Frankie Genaro, qui était alors le champion mondial des poids mouches de la National Boxing Association (NBA). Puis, après s’être établi comme une tête d’affiche dans l’État américain du Maine, Giroux commença à partir de la mi-1929 à se produire plus régulièrement à Montréal où, pendant deux ans environ, il signa plusieurs victoires contre des poids mouches d’élite, notamment Victor Ferrand, Ruby Bradley et surtout Willie Davies, un boxeur dont le palmarès légitimerait une intronisation un jour à l’IBHOF. Au cours de la même période, il retourna dans le Maine pour y vaincre à deux reprises l’ancien champion du monde des poids mouches (tel que reconnu par l’État de la Californie) Johnny McCoy; et il alla mettre K.-O. Joe Villeneuve à Québec pour s’approprier le titre canadien des poids coqs, c’est-à-dire un titre dans une catégorie de poids supérieure à la sienne.

Grâce à ces impressionnantes victoires et à son style hargneux, résolument axé sur l’offensive, Giroux devint évidemment une star à Montréal, mais peut-être pas autant qu’il l’aurait mérité. Le fait qu’il ait eu pour gérant Eugène Brosseau, plutôt que l’influent et rusé Raoul Godbout, explique probablement en partie pourquoi. Désireux de continuer à gravir les échelons de son sport, il accepta de rencontrer en juin 1931 au Forum Pete Sanstol (un protégé de Godbout), dans un match reconnu comme un «championnat du monde» des poids coqs par la Commission athlétique de Montréal. Mais, à 118 livres, défaire Joe Villeneuve était une chose, et arriver à battre l’ultra talentueux Sanstol en était une autre. Giroux subit pendant quinze rounds une terrible raclée, qui fit de lui un pugiliste extrêmement diminué dans la suite de sa carrière. Cette grave erreur de matchmaking constitue l’un des épisodes les plus désolants de l’histoire de la boxe québécoise, car si Giroux était resté chez les poids mouches, une division où il était classé dans le top 3 mondial au début de 1931, il aurait vraisemblablement pu devenir le premier boxeur né et basé au Québec à remporter une ceinture mondiale. Malgré tout, son superbe parcours entre 1928 et 1931 justifie amplement qu’on ressuscite sa mémoire et qu’on le tienne pour l’un des plus éminents pugilistes québécois du XXe siècle.

GIROUX
Arthur Giroux

Pete Sanstol

Né en Norvège, Pete Sanstol traversa l’Atlantique en 1927 et, grâce à ses magnifiques habiletés de combattant et à son style énergique, il s’imposa en une trentaine de mois comme l’un des tout meilleurs poids coqs de la planète en obtenant quantité de victoires à New York. Puis, au début des années 1930, il s’associa au gérant québécois Raoul Godbout et déménagea à Montréal, une ville dont il aimait entre autres le climat nordique. Rapidement, cet homme raffiné et polyglotte, qui maîtrisait le français et l’anglais, devint le favori du public de la métropole, où il disputa au total 22 matchs, dont une douzaine contre des adversaires de calibre international. Il ne serait pas exagéré d’affirmer que Sanstol joua le rôle de fer de lance dans le processus par lequel Montréal acquit, dans la première moitié des années 1930, le titre de «capitale mondiale de la boxe chez les poids coqs».

Le point saillant du parcours montréalais de Sanstol fut son triomphe contre le Brooklynois Archie Bell au Forum en mai 1931, une victoire qui lui valut d’être sacré «champion du monde» des coqs par la Commission athlétique de Montréal, qui s’était lassée de voir le champion universellement reconnu, Panama Al Brown, ignorer les incessants défis que lui lançait le Norvégien. Il défendit avec succès sa couronne à deux reprises dans les deux mois qui suivirent sa conquête, contre Arthur Giroux et Eugène Huat, puis la perdit par décision partagée contre Brown au Forum, dans un combat d’unification des titres. Parmi les autres pages marquantes du chapitre montréalais de la carrière du «Tigre Blond», on notera sa féroce rivalité avec Bobby Leitham, qui enflamma l’intérêt des amateurs, de même que sa défaite aux points contre Sixto Escobar au Forum en 1935, un match d’une intensité légendaire, au cours duquel il démontra un courage hors pair contre un grand boxeur, qui était alors plus jeune que lui et à son sommet comme pugiliste.

SANSTOL
Pete Sanstol

Bobby Leitham

Même s’il est né en Écosse, Bobby Leitham habita presque toute sa vie à Montréal et, à ce titre, il mérite d’être considéré comme un Québécois à part entière. Il brilla chez les amateurs en remportant notamment le titre canadien des poids mouches, puis progressa à la dure pendant quelques années chez les professionnels, se frottant par exemple à son troisième combat au Torontois Albert «Frenchy» Bélanger, qui trois mois plus tard allait devenir champion du monde. En 1931, il mit la main sur la ceinture canadienne des poids coqs en battant au Forum Arthur Giroux, puis se mesura jusqu’en 1934 au gratin des pugilistes nord-américains, sud-américains et européens qui défila à Montréal à l’époque où la ville jouissait du statut de «capitale mondiale de la boxe chez les poids coqs».

Un regard cursif sur le palmarès de celui qui était surnommé le «Verdun Flash» pourrait laisser croire que, comme pugiliste, il était un bon cran en deçà des meilleurs de son temps. En effet, il perdit trois fois en trois combats contre Pete Sanstol, deux fois en deux combats contre Émile Pladner, et deux fois en deux combats contre Sixto Escobar. Mais un examen minutieux de son parcours dévoile sa véritable étoffe. D’une part, ses deuxième et troisième défaites aux points contre Sanstol le furent seulement par la plus fine des marges. D’autre part, il remporta de belles victoires contre Willie Davies, Ernie Maurer et surtout Midget Wolgast, ce qui fait de lui le détenteur d’une victoire contre un membre de l’IBHOF, qui était de surcroît dans la fleur de l’âge au moment du match. Ajoutez à ces réalisations le fait que, parallèlement à sa carrière de boxeur, Leitham fut un excellent entraîneur de pugilistes amateurs, et le fait que, après sa retraite de l’arène, il demeura pendant plus de quatre décennies très actif sur la scène de la boxe montréalaise comme promoteur, arbitre et juge, et vous en arriverez à cette conclusion: Bobby Leitham est l’une des figures majeures du noble art au Québec.

LEITHAM
Bobby Leitham

Note: La photo de couverture du présent article montre Pete Sanstol dans les années 1930.

Principales sources utilisées (autres que des articles de journaux)

E.W. Ferguson, «Pete Sanstol “The Blond Dynamo”», The Ring, août 1931.

Ted Carroll, «The Golden Bantams», The Ring, décembre 1953.

Gilles Janson, Un boxeur gentilhomme: Eugène Brosseau, 1895-1968, Québec, Septentrion, 2005.

Ric Kilmer, Settling the Score. The Rivalry Between Panama Al Brown and Pete Sanstol (Part I of II), 2006. (https://boxrec.com/media/images//b/bb/Settling_the_Score_Part_I.pdf)

Ric Kilmer, Settling the Score. The Rivalry Between Panama Al Brown and Pete Sanstol (Part II of II), 2007. (https://boxrec.com/media/images//3/37/Settling_the_Score_Part_II.pdf)

Serge Gaudreau, articles «Raoul Godbout» et «Armand Vincent», dans Gilles Janson (éd.), Dictionnaire des grands oubliés du sport au Québec (1850-1950), Québec, Septentrion, 2013.

BoxRec

Note: Les sources sont listées en ordre chronologique de publication, des plus anciennes aux plus récentes.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s