Georges Carpentier: ses conceptions fondamentales sur la boxe

Par Martin Achard

L’ancien champion du monde des poids mi-lourds Georges Carpentier est l’auteur d’un traité, Ma méthode ou la boxe scientifique, publié en 1914, ayant pour objet la nature du pugilat et les façons d’y exceller. Mais Carpentier a aussi révélé ses conceptions fondamentales sur le noble art dans d’autres écrits, notamment dans son autobiographie des années 1950 Mon match avec la vie, qui renferme une douzaine de passages-clés, exprimant sur certains points la forme la plus aboutie de sa réflexion. Afin d’introduire aux principales conceptions de Carpentier, je vais offrir, dans le présent article, un résumé synthétique de ces passages de son autobiographie. On notera que j’ai utilisé l’édition du livre parue dans la collection «Sélection Flammarion» en 1954, et que, lorsque nécessaire, j’ai remplacé la première personne par la troisième dans les citations.

Selon Carpentier, la qualité la plus importance que puisse posséder un boxeur, celle qu’il priserait le plus s’il était un manager cherchant à recruter des poulains, est l’intelligence (p. 279). Pourquoi? Entre autres parce que, à son avis, détenir des connaissances approfondies sur la boxe est une condition sine qua non pour y exceller tout en ne compromettant pas à la longue sa santé. Probablement parce qu’il fut un autodidacte, qui ne reçut jamais de véritables leçons de son manager et «entraîneur» François Descamps (p. 36), Carpentier affirme qu’un pugiliste doit avant tout acquérir ces connaissances par lui-même, grâce à sa «recherche personnelle» (p. 279).

Le champion français indique deux manières d’effectuer une telle recherche. Premièrement, l’observation des autres boxeurs. Il explique comment, lorsqu’il commença à s’entraîner et à assister à des programmes à Paris, il «observait attentivement le style de tout boxeur un tant soit peu intéressant», puis «cherchait à tirer parti de ce qu’il avait noté en l’adaptant à ses propres moyens», c’est-à-dire en l’adaptant à ses particularités physiques ou athlétiques (p. 41). D’autre part, selon lui, il est utile de «tenter d’innover dans sa boxe», ce qui veut dire imaginer de nouvelles manœuvres et les mettre à l’épreuve dès qu’on est face à un adversaire (p. 41-42), lors d’une séance de sparring par exemple. Que la recherche soit menée selon la première ou la seconde manière, elle doit être guidée par un principe constant: il importe de trouver «la façon de combattre la plus économique», celle qui exclut «tout geste inutile» pouvant apporter «un surcroît de fatigue» (p. 66).

D’après Carpentier, le résultat peut-être le plus important de ces efforts de recherche sera le développement de bonnes habiletés défensives. «Si j’étais manager, écrit-il, je dirais à mes jeunes poulains ceci. […] Ne montez pas sur un ring de combat avant d’avoir appris cette chose essentielle, vitale de votre métier: évitez de prendre des coups» (p. 278-279). À son sens, les deux principaux éléments d’une défensive de premier ordre sont les «esquives» et la «mobilité» (p. 44). Pour illustrer l’importance de la mobilité, il donne l’exemple des «pas de côté», qui permettent à un pugiliste de déplacer sa ligne afin d’empêcher un adversaire de le frapper durement (p. 55).

Carpentier et boxeur
Carpentier conseillant un boxeur au début des années 1970

Il demeure qu’un match ne pourrait être gagné sans l’offensive. Relativement à cette dimension aussi, Carpentier privilégie l’intelligence, ce qui implique qu’il accorde une importance déterminante à l’aspect tactique ou stratégique du combat. Or cet aspect comporte deux composantes, qui encore aujourd’hui ne sont pas toujours clairement distinguées dans les manuels de boxe: 1) la planification avant le match, et 2) les actions ou les réactions et les prises de décision pendant le match. Dans l’un des passages les plus remarquables de son livre, Carpentier fait nettement la différence entre ces deux composantes et explique sa méthode les concernant. Celle-ci donne la mesure de son génie comme boxeur, car elle permet d’éviter deux pièges: d’une part, les fausses certitudes sur l’adversaire; d’autre part, l’adhésion trop ferme à une ou à des stratégies préétablies en entrant dans le ring, une disposition d’esprit qui pourrait nuire à la fluidité et à l’adaptabilité dont doivent souvent faire preuve les combattants dans le feu de l’action.

Carpentier explique donc que, à l’entraînement, il pensait longuement ses combats, en gardant bien en tête le fait que son adversaire, une fois dans l’arène, pouvait se révéler assez différent de ce à quoi l’on se serait normalement attendu de lui. Par conséquent, il s’appliquait avant un match à «prévoir tous les cas» et «toutes les tactiques possibles». Puis, le jour de la rencontre venu, il libérait son cerveau «de toutes ces spéculations», afin de pouvoir affronter son adversaire «dans l’état de fraîcheur souhaitable», c’est-à-dire dans un état où les diverses tactiques qu’il avait prévues ressurgiraient «au moment voulu, selon les alternatives de la bataille» (p. 195). Évidemment, pour tirer un maximum de cette méthode, un pugiliste doit être capable de «penser» et de «faire vite», de même que de «toucher juste» (p. 15 et 36), en prenant idéalement pour cible la pointe du menton ou le plexus (p. 43-44). Des contre-attaques inattendues (p. 48) et des feintes (p. 179) pourront l’aider à atteindre ce dernier résultat.

Plusieurs de ces principes sont concrètement exemplifiés dans la description que Carpentier donne de son second combat contre Joe Beckett, tenu à Londres en 1923. Il vaut la peine de citer tout le passage, compte tenu de sa valeur illustrative:

«Et voici le coup de gong. Beckett s’avance vers moi, son menton carré bien protégé par son épaule gauche, la garde très serrée. Il faut que je sache tout de suite où il en est. J’exécute quelques feintes, les mêmes qui m’ont permis de le mettre K.-O. à notre premier match, et j’observe. Beckett ne marche pas. Il reste bien couvert et esquisse une rentrée au corps.

“Bon, me dis-je, on t’a appris ça. Essayons autre chose.”

J’effectue alors un rapide changement de pied, me présentant devant Beckett en position de “fausse garde”, c’est-à-dire dans la garde qui est celle des boxeurs gauchers. Instinctivement, par une sorte de mimétisme, Beckett m’imite. Son épaule droite a pris la place de son épaule gauche. Il est tombé dans le panneau. En l’espace d’une seconde, je rectifie ma position et, bien d’aplomb sur la pointe des pieds, je lance mon direct du droit. Il arrive exactement à la base et au milieu de l’énorme menton carré. C’est fini. Beckett est K.-O. Le combat n’a pas duré quarante secondes.» (p. 241-242)

Cette description est intéressante pour une autre raison: elle renferme en filigrane les vues de Carpentier sur le knock-out, qu’il considère comme «l’issue logique, nette, propre du combat de boxe», de même que sa «noblesse» (p. 277). En effet, selon lui, un pugiliste de type «bagarreur» n’aura pas plus de chances dans le ring de réaliser un K.-O. franc qu’un pur boxeur. Bien plutôt, son style rendra plus difficile pour lui d’appliquer un véritable punch. Car pour être décisif, explique Carpentier, «un coup doit d’abord avoir été préparé, ce qui implique une science de la boxe». En outre, il doit avoir été porté dans certaines conditions d’équilibre, de détente et même de «fraîcheur», ce qui exige de celui qui le porte qu’il n’ait pas «préalablement gaspillé ses forces dans une bataille […] épuisante» (p. 278). Carpentier croit qu’un punch dévastateur peut s’acquérir à force de pratique, en s’évertuant à obtenir qu’un coup soit «la résultante d’une action parfaitement coordonnée de tout le corps, à commencer par les jambes», d’où vient au premier chef la puissance (p. 65).

Ces vues permettent de comprendre pourquoi, selon Carpentier, il vaut quelquefois mieux, lors d’un match, ne pas attendre avant de tenter de porter le coup décisif, quitte à prendre pour ce faire des risques considérables. Il rappelle ainsi qu’on lui avait reproché, après son célèbre combat de 1921 contre Jack Dempsey, sa «grande crânerie» et sa «grande imprudence», parce qu’il s’était résolument lancé à l’attaque au premier round. Mais Carpentier estime que, sur le plan stratégique, «il n’avait pas d’autre alternative», son intérêt n’étant pas d’accepter une «guerre d’usure» contre un adversaire plus imposant et plus fort physiquement que lui (p. 203). Il déploya donc diverses tactiques afin de toucher Dempsey avec un coup qui l’aurait mis K.-O. lors des premières minutes du combat, mais en vain (p. 202-207).

Le présent résumé pourra sembler bref et didactique, mais il permet de constater la qualité des conceptions fondamentales de Carpentier sur la boxe, et il invite à s’intéresser à ses autres écrits où il les expose.

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